samedi 15 septembre 2012

À qui profite l’attaque de l’ambassade des États-Unis ?


Au départ la manifestation se voulait pacifique contre un obscur film "portant atteinte au prophète Mohamed".
À l'arrivée ce fut une attaque systématique et organisée contre l'ambassade des États-Unis à Tunis “dans un véritable décor de guerre digne des affrontements entre Israéliens et Palestiniens” selon les mots de Zouhair El Jis le journaliste de la radio privée Express FM présent sur place tout au long des événements.
La manifestation est partie de la mosquée El Fath à Tunis, un important foyer salafiste. Près d’un millier de manifestants arborant la bannière noire d’attawhid, symbole fétiche d’Al Qaida, se sont dirigés à pied, comme aux temps anciens, vers l’ambassade des États-Unis. Fait saisissant, des hauts gradés de la police et des forces spéciales identifiables grâce à leurs tenues particulières encadraient la marche et ont même arrêté la circulation pendant de longues minutes au niveau du croisement Mohamed V-Hôtel Abou Nawas pour laisser passer le cortège.
Beaucoup d’interrogations émergent pour tenter de comprendre ce qui s’est passé.
La police, et à un degré moindre l’armée, ont-ils laissé faire, étaient-ils mal préparés ou sont-ils tout simplement incompétents ?
On se demande, dans le contexte international de la manifestation (diplomates américains tués en Libye, violences en Égypte dans le périmètre de l’ambassade américaine, montée de la colère dans tout le monde musulman) pourquoi le ministère de l’Intérieur n’a pas voulu canaliser la manifestation à son départ, dans un périmètre lui permettant de la gérer plus facilement.
Autre aberration. Sachant que l’ambassade américaine était potentiellement visée, pourquoi trois de ses façades n’étaient pas gardées, la police préférant se masser devant l’entrée principale du bâtiment. De plus, cette forteresse réputée infranchissable a été relativement facilement envahie par les manifestants qui ont tout aussi facilement remplacé le drapeau américain, qu’ils ont brûlé, par leur bannière noire et incendié les locaux techniques de l’ambassade et plus d’une trentaine de voitures garées à l’intérieur. Même la piscine et la salle de sport du compound ont été saccagées.
Selon Z. El Jis, la police a reculé à maintes reprises devant les multiples prises d’assaut de l’ambassade des manifestants. El Jis, commentant en direct ces curieuses manoeuvres des forces de l’ordre, s’exclamait, ébahi, à plusieurs reprises, de cette “mascarade !”.
Mieux encore, Riadh Hammiun blogueur qui rôdait dans les environs a aperçu des pilleurs transporter leur butin passer tranquillement devant les policiers et un manifestant lui a montré une vidéo où il a escaladé un char de l’armée en affirmant qu’il a même pris son arme à un soldat apeuré ! Ce manifestant révèle aussi à R. Hammi que beaucoup de manifestants venaient de Kairouan, “entre autres des groupes d’Ennahdha”.
Il semble également selon Benoît Delmas, journaliste français basé en Tunisie pour Courrier International, que les policiers ont refusé de rencontrer leur ministre après la fin des hostilités. Et que les chefs de la police sur place ont dû se débrouiller seuls en l’absence de directive de leur patron. Est-ce le signe d’une incompétence de l’état-major du MI ou une manoeuvre délibérée pour laisser pourrir la situation ? Dans ce cas pourquoi ? Et au profit de qui ?
Manifestation “pacifique” qui a dégénéré ou attaque préméditée ?
Venons-en maintenant aux salafistes. Le moins que l’on puisse dire est qu’ils étaient particulièrement organisés. Ce qui laisse croire que cette manifestation a été soigneusement préparée et son issue programmée. En effet, des pick-up ont été vus transportant des manifestants se replier sur l’Aouina à la fin des événements. Et toujours selon B. Delmas, qui parle de “guérillas”, des meneurs de la manifestation donnaient à des “adolescents” casse-croûtes et argent et des “petits groupes d’ados” étaient “dirigés par un adulte” qui leur fournissait slogans et... pierres ! Des adolescents utilisés comme “des boucliers par les chefs”.
Mieux encore, des femmes aidaient à fabriquer les cocktails Molotov qui ont servi à attaquer l’ambassade, d’après Z. El Jis, le journaliste d’Express FM. Et des manifestants ont même utilisé des escabeaux pour franchir l’un des murs de l’ambassade ! Un article de Webdo parle aussi de voitures qui fournissaient aux pillards de l’École américaine, du lait en guise d’antidote au gaz lacrymogène.
Théorie du complot ?
Sur Twitter la situation était suivie minute par minute grâce notamment à des internautes sur place qui twittaient en temps réel le cours des événements et des journalistes étrangers (surtout français) basés en Tunisie, membres également de la twittosphère tunisienne (communauté tunisienne de Twitter).
Les tweeples (utilisateurs de Twitter) ne comprenaient pas très bien ce qui se passait. Mais le plan fixe et exclusif d’Al Jazeera Mubasher (la chaîne live d’Al Jazeera) sur les affrontements entre police et manifestants a interpellé des tweeples influents qui ont partagé l’idée selon laquelle il s’agissait d’une “manipulation de l'opinion pure et dure”. Sarah M s’interroge. “Déjà qu’en temps normal, c’est pratiquement impossible d'entrer dans le compound, mais avec des flics devant...”. Et ajoute : “ye5i normal que la police quitte les lieux et laisse faire avant de revenir ? Et que Al Jazeera livestream tout ça tranquillement ?”. Pour elle : “ou bien t'as une police et une armée complètement incompétentes. Ou bien quelqu'un a intérêt à ce que ça barde”.
Slim Amamou, internaute connu et éphémère secrétaire d’État dans le gouvernement Ghannouchi, y est même allé de sa propre théorie en avançant un complot des républicains américains qui “contrôlent les salafistes via l’Arabie Saoudite” dans le but de “mettre Obama dans l’embarras” à l’approche des élections présidentielles de novembre prochain.
“Innocence des musulmans”
À l’origine de cette vague dramatique de violences qui embrase le monde arabo-musulman depuis quelques jours et plus particulièrement les pays du “printemps arabe”, un film entouré de mystère que, de surcroît, personne ne semble avoir vu.
“Innocence des musulmans” est ce qu’on pourrait qualifier de série Z, “une œuvre cinématographique à bon marché et/ou de mauvaise qualité” selon Wikipédia. Des extraits de bande-annonce sur YouTube montrent celui qui est supposé être le prophète Mohamed dans des situations cocasses et le dépeignent sous les traits d’un personnage ridicule.
Sauf qu’il paraît que ce film n’en est pas vraiment un ! Outre qu’on ne connaît pas à ce jour avec certitude l’identité de son producteur et de son réalisateur, sa principale actrice affirme qu’elle n’a jamais joué dans un film sur Mohamed, mais qu’elle a participé à un casting pour un film sur “l’Égypte il y a 2000 ans”. Pour confirmer ses affirmations, les dialogues du film et le mouvement des lèvres des acteurs ne concordent pas et les dialogues semblent avoir été changés en post-production. Des acteurs du film ont déjà publié un communiqué où ils disent avoir été floués par la production et affirment n’avoir jamais participé à un film sur le prophète de l’Islam.
Un film fantôme utilisé comme un moyen de manipulation des masses musulmanes ? Des manifestants pacifiques qui se transforment en combattants de Dieu ? Des forces de l’ordre désorganisées ou complices ?... À qui profite le crime ?

Webdo, le 15 septembre 2012

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