jeudi 4 août 2011

Doctor Abdelfattah et Mister Mourou

Le 6 juin 1981, Abdelfattah Mourou et Rached Ghannouchi fondent le Mouvement de la tendance islamique (MTI) qui allait devenir, en février 1989, le Mouvement Ennahdha.

La répression du régime de Ben Ali a réduit au silence les deux dirigeants historiques de l’islamisme tunisien. Ghannouchi a choisi un confortable exil doré à Londres alors que Mourou vaquait à ses affaires d’avocat à Tunis. La révolution tunisienne a sorti les deux hommes de leurs tanières et scellé leurs retrouvailles.

Mourou et Ennahdha : je t’aime, moi aussi

Depuis le 14 janvier, fidèle au double discours devenu désormais la marque de fabrique d’Ennahdha et de ses dirigeants, Mourou “la bête médiatique” n’a cessé de jouer sur le registre du clair-obscur, entretenant une ambiguïté voulue sur ses rapports avec Ennahdha. Tout en cultivant savamment l’image de l’enfant prodigue rejeté par ses “frères de lait” (1), il affichait ouvertement ses ambitions et celles de son mouvement, à savoir la conquête du pouvoir.

Au fil du temps et des déclarations, la stratégie du “directeur de marketing” d’Ennahdha était devenue limpide et son objectif clair. Mourou le beau parleur, Mourou le “tunisois”, Mourou le séducteur de ces dames... devait ratisser large parmi une certaine classe bourgeoise conservatrice, dans la classe moyenne “khobziste” et chez les indécis. Ne disait-il pas que même “ceux qui prenaient l’apéro parmi les croyants” étaient les bienvenus dans sa “petite boutique” qu’il espérait transformer en “grande surface” ? (2)

Les récentes déclarations de Rached Ghannouchi sont venues réaffirmer définitivement le lien organique qui unit Mourou à Ennahdha. Un lien qui ne s’est jamais effrité malgré les divergences de vues. Le 27 avril dernier lors d’un meeting, Gahnnouchi voyait, en effet, en Mourou son “unique candidat aux prochaines présidentielles”(3). Quelques semaines plus tard, le 23 mai dernier sur l’antenne de Radio Tataouine, le même Ghannouchi revenait à la charge et déclarait que Abdelfattah Mourou allait être “le directeur de campagne d’Ennahdha pour l’élection de la Constituante” (4). C’est on ne peut plus clair. La boucle est bouclée.

“Télé poubelle”, audimat et arrière-pensées électoralistes

Abdelfattah Mourou ne recule devant rien pour grossir son fan club qui se confond allègrement avec celui d’Ennahda. Y compris en cultivant ces vicieux paradoxes chasseurs de voix. Tout en se déclarant ouvertement salafiste (5), il n’hésite pas à chanter du Ali Riahi ou à entonner en allemand la 9ème symphonie de Beethoven (6).

La dernière trouvaille de Mourou en ce mois de Ramadan, période idéale pour un mariage réussi entre la religion et la politique, est l’animation de la traditionnelle émission de causeries religieuses qui prend place après la rupture du jeûne. Hannibal TV, toujours avide d’audimat facile surtout pendant ce mois d’orgie publicitaire, a déroulé le tapis rouge pour permettre à Mourou le prêcheur en ondes troubles d’aller en pré-campagne. 
Dans cette émission, les atteintes à l’éthique et à la déontologie sont nombreuses et flagrantes. A commencer par cette volonté affichée de banaliser la dangereuse collusion entre le religieux et le politique au point où l’on ne saura plus où s’arrête la religion et où commence la politique. 

Ensuite, le terrain est prêt pour entretenir la confusion dans la tête de l’électeur et créer un lien étroit entre Mourou le “notable religieux”, celui qui prêche la “bonne parole” et Mourou le “leader nahdhaoui”, parti depuis belle lurette à la chasse aux voix. Le message subliminal qui accompagne ces causeries étant à l’évidence : “Votez pour nous !”. 

Les mises en garde des partis démoratiques et progressistes - dont Ettajdid mais aussi Afek, le PDP, le FTDL... - du syndicat national des journalistes tunisiens (SNJT) et de l’Instance nationale pour la réforme de l’information et de la communication (Inric) contre cette dangereuse dérive médiatique n’ont pas dissuadé Hannibal TV dont le président, M. Larbi Nassra a déclaré entrendre maintenir son émission contre tout et tous.

Plus préoccupante que cette émission a été la réponse de Hannibal TV à ses détracteurs qui a fabriqué une émission spéciale pour les besoins de la cause. Hier soir, nous avons eu droit à une parodie de débat pour défendre le “pauvre” Mourou contre les “méchants” éradicateurs. Au menu, un plateau à sens unique, totalement acquis à la cause de Mourou, animé par un présentateur puant la mauvaise foi et des invités complices qui lisaient leur script préparé à l’avance. Les questions étaient clairement orientées et une attaque en règle était menée contre d’Ettajdid et la Haute instance pour la réalisation des objectifs de la révolution (Hirp).

La même ritournelle usée et ennuyeuse a été déployée contre Ettajdid, accusé d’hégémonie au sein de la Hirp et même d’influence à l’intérieur du SNJT pour le pousser à dénoncer les dérives de la fameuse l’émission de Mourou. Ce dernier s’est présenté en victime expiatoire et a enfoncé le clou en dénigrant la Hirp pour lui “agonisante” et ne reconnaissant aucune des lois qu’elle a produites, prétendant qu’elles ne pouvaient émaner que de la Constitution. Il était clairement apparu dans les propos de Mourou une intention visible de discréditer l’instance a laquelle a été confiée la lourde tâche d’élaborer les outils de la transition démocratique.

A l’approche des élections de la Constituante, la vigilance est de mise pour dénoncer les dérives médiatiques fortuites ou voulues visant à instrumentaliser la religion à des fins politiques et électorales. Il en va de la crédibilité du paysage politique et du processus de gestation démocratique.

Sami Ben Mansour

Attariq Al Jadid du 7 au 13 août 2011


(1) Nessma TV, émission de débat du 23 mars 2011
(2) Nessma TV, émission de débat du 23 mars 2011
(3) Kapitalis du 27 avril 2011 http://is.gd/5IpYRh
(4) Espacemanager du 3 août 2011 http://is.gd/DhOl9Y
(5) Attounissia, “Hiwar Khass” du 1er avril 2011
(6) Hannibal TV, “Bila Moujamala” du 27 mars 2011