jeudi 18 novembre 2010

La Virginité perdue de l'Hymen national


Les récentes déclarations tonitruantes de deux intellectuels tunisiens sur la virginité sont venues jeter un gros pavé dans la mare stagnante de ce tabou dans notre société. Les réactions qu’elles ont suscité ont oscillé entre l’admiration devant tant d’audace et une franche indignation dans une société qui demeure, malgré l’évolution notable des mentalités, assez conservatrice.


Déçu d’avoir été privé de subvention pour son dernier projet de film qui porte sur le tabou de la virginité, Nouri Bouzid a déclaré, sans ambages, que “les trois quarts des femmes tunisiennes ont perdu leur virginité avant le mariage”. Le cinéaste tunisien s’appuie sur une étude récente qui fera bientôt l’objet d’un ouvrage. Il ajoute, avec conviction, que la virginité est “faite pour être perdue”.


Taoufik Jbali, pour sa part, n’y est pas allé avec le dos de la cuillère en disant publiquement qu’il ne “serait pas fier si sa propre fille gardait sa virginité jusqu’au mariage”. Jbali intervenait lors de la conférence de presse de présentation à El Teatro du film tunisien “Hymen national, malaise dans l’Islam” relégué à la marge des dernières journées cinématographiques de Carthage mais qui sera prochainement diffusé sur l’antenne de TV5.


Au-delà de leur ton parfois volontairement provocateur et de la polémique qui s’en est suivie, le contexte de ces déclarations doit être souligné. Bouzid et Jbali ont exprimé leur ras-le-bol face à une censure innommable, qui s’est abattue sur les tentatives des uns et des autres de lever le voile sur un tabou - la virginité - persistant dans l’imaginaire collectif de nos concitoyens alors que la réalité sociale est toute autre. On ne compte plus en effet, en Tunisie, les opérations de reconstruction de l’hymen chez des jeunes filles qui cherchent à se refaire une virginité face à une société où l’hypocrisie sociale rivalise avec une quête visible d’émancipation, surtout chez les jeunes. De cette douloureuse dualité émergent des comportements qui dénotent une schizophrénie sociale maquée par le tiraillement entre l’envie de se libérer, et de libérer son corps, de l’emprise d’une société sournoisement conservatrice et le souci de se conformer à des traditions souvent obsolètes mais encore persistantes à cause d’une parole confisquée et d’un débat empêché.


Ceux qui ont accusé ces deux empêcheurs de tourner en rond de vile polémique ne doivent pas ignorer l’existence d’études scientifiques sérieuses sur le sujet aux conclusions parfois étonnantes, qui confirment en tout cas les bruits de l’arrière-cour de notre société. Les travaux de Fakhreddine Haffani et Hichem Troudi, du service de psychiatrie de l’hôpital Razi de Tunis, sur “La sexualité des hommes tunisiens” (disponibles sur le blog du premier) font référence dans ce domaine. Et leurs conclusions sont édifiantes qui n’ont pas manqué de choquer les âmes sensibles et les représentants de la bien-pensance. On y apprend qu’un homme sur trois en Tunisie reconnaît avoir déjà eu un rapport sexuel avec un partenaire du même sexe. Paradoxalement, ce sont autour de 80% des hommes tunisiens qui pensent qu’”une femme doit préserver sa virginité jusqu’au mariage” et que “l’homosexualité est la pratique sexuelle la plus mal acceptée” dans notre société. L’étude qui montre aussi que la plupart des hommes tunisiens se masturbent (86%), nous enseigne que le rapport sexuel moyen chez le tunisien dure 1m13s alors qu’on parle normalement d’éjaculation précoce au bout d’une minute et demi de coït. De quoi sérieusement ébranler l’idée même de “virilité” qui fait chez nous la fierté de beaucoup de nos étalons nationaux.


Nouri Bouzid et Taoufik Jbal, qui ont été traités de tous les maux et avec tous les mots dans certains médias et principalement sur Internet et dans les réseaux sociaux, ne sont pas à leur coup d’essai. Ils ont à leur crédit une long parcours artistique et intellectuel où l’exploration des tabous - religieux, politiques, sexuels - et leur déconstruction, explicite ou sous-entendue, constitue une trame de fond. Leurs déclarations, qui ne doivent pas être confinées dans une certaine dimension polémique, sont à verser dans le nécessaire débat sur nos valeurs, notre être et notre mal-être et sur la société que nous voulons pour nous et comptons léguer à nos enfants. C’est au prix de ce débat que nous nous dévoilerons à nous-mêmes pour mieux nous connaître et connaître l’Autre. Ce débat est vital pour notre société. Pour dire qui nous sommes et ce à quoi nous aspirons. Pour endiguer la vague, déjà avancée, de régression sociale et mentale.


Hédi Ben Smail 

Attariq Al Jadid du 20 au 26 novembre 2010
Crédit photo : http://www.only-apartments.fr/actualites/perdre-virginite/

jeudi 4 novembre 2010

Canal+ Maghreb m'a tuer

Le “sharing” est cette technique qui permet au détenteur d’un accès à des bouquets de chaînes satellitaires - souvent cryptées - de partager cet accès, via Internet, avec un groupe de personnes plus ou moins important, moyennant finances. Ce “fournisseur” souvent abonné officiellement  - donc légalement - à ces bouquets monnaie ses services à un prix modique comparé au coût réel des abonnements qu’il a souscrits. La loi du nombre lui garantissant rapidement d’amortir rapidement son investissement tout en permettant aux masses un accès très abordable (entre 10 et 15D par mois auxquels il faut ajouter le coût d’un accès Internet à haut débit de base, soit 10D mensuels) à l’Eldorado des chaînes occidentales et arabes payantes les plus prisées, de cinéma, sport, grand spectacle...

La baisse progressive des coûts d’accès à Internet a favorisé la popularité du sharing en Tunisie. Certes, cette pratique est illégale puisqu’elle dispense ses bénéficiaires de l’obligation de souscrire, à titre individuel, un coûteux abonnement officiel aux différents bouquets de télévision désirés, dont la plupart ne commercialisent d’ailleurs pas leurs services en Tunisie.  Elle n’en a pas moins permis au plus grand nombre d’accéder à la culture à un coût raisonnable. Films, documentaires, divertissement grand public... Tout cela est désormais à la portée du citoyen moyen grâce au sharing qui contribue aussi à contrebalancer, un tant soit peu, l’influence néfaste de certaines chaînes satellitaires arabophones véhiculant un message passéiste et réactionnaire tutoyant parfois le fondamentalisme religieux.

Tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes... ou presque. Car l’irruption prochaine de Canal+ dans le paysage audiovisuel tunisien risque de remettre en cause ce “privilège” (pas très chèrement) acquis par le téléspectateur tunisien moyen. L’opérateur français compte commercialiser d’ici la fin de l’année une offre qu’il dit “adaptée au public tunisien en matière de contenu et de prix.” Canal+ Maghreb, déjà disponible depuis quelques mois en Algérie et au Maroc avec des fortunes diverses, sera représenté en Tunisie par Slim Chiboub, l’homme d’affaires tunisien totalement investi dans le business depuis qu’il a quitté la présidence de l’Espérance sportive de Tunis.

Canal+ Maghreb qui veut conquérir rapidement le marché tunisien part déjà avec quelques handicaps. Avec une offre limitée à 36 chaînes soigneusement choisies pour ne pas heurter la sensibilité culturelle du tunisien, ce bouquet rachitique doit défier la “concurrence” des centaines de chaînes reçues quasi gratuitement grâce au sharing. Son prix annoncé, autour de 30D mensuels (50D selon d’autres sources), n’est pas franchement encourageant surtout qu’on arrive aisément à accéder à l’intégralité du bouquet “original” de Canal+ France en même temps qu'aux principaux bouquets payants européens et du Golfe pour à peine le tiers de ce prix.

Mais là où le bât blesse, ce sont les manœuvres occultes dont serait déjà coupable Canal+ Maghreb pour passer en force dans notre marché local. Il semblerait selon certains médias tunisiens que le nouveau venu cherche déjà à saboter le sharing en faisant pression sur les fournisseurs locaux d’accès à Internet pour qu’ils bloquent les voies qui permettent de faire transiter le flux d’images vers les téléspectateurs. Accusation à laquelle le directeur général de Canal+ Maghreb, M. Bruno Thibaudeau, a “préféré ne pas répondre” en esquissant un sourire évocateur lors d’une récente rencontre audiovisuelle francophone à Tunis.

Avec les manœuvres de Canal+ pour capter le potentiel économique du marché tunisien, la France achève bien sa politique audiovisuelle en Tunisie. Un mort qui agonisait déjà, que le sharing promettait pourtant de ressusciter. Mais les lois du marché, on le sait, sont impénétrables.

Hédi Ben Smail