mercredi 13 juillet 2011

La Culture, grande oubliée de la révolution

Sous Ben Ali, la culture était un vaste champ de propagande mauve. Sa seule raison d’être était de glorifier le régime et d’enraciner davantage le culte de la personnalité. Sa seule fonction était de détourner le peuple de ses véritables préoccupations. Le régime de Ben Ali favorisait souvent l’installation d’un erzats de culture destiné à une consommation rapide et instantanée, avalé tel un mauvais sandwitch dans un mauvais fast food que vous mangez faute de mieux pour vous remplir la panse en repartant avec un arrière-goût douteux. 

A la télévision - en dehors de quelques émissions volontairement élitistes tout en restant politiquement très correctes - les plateaux étaient envahis par les représentants de la sous-culture, soit-disant populaire. On retrouvait les mêmes à l’occasion des parodies électorales successives pour chanter les louanges de Ben Ali et de ses familles. Dans les festivals, l’animation était assurée par les mêmes larrons, doublés de leur collègues orientaux qui siphonnaient l’argent du contribuable tout en déclamant leur amour infini à leur “second pays” et, à l’occasion, une ode zélée à l’”artisan du changement”. Le théâtre, hormis la résistance de quelques irréductibles, était infesté de vraies fausses farces et de mièvres comédies où le mauvais goût le disputait tout simplement à l’inculture. Les écrivains libres étaient bâillonnés et une organisation fantoche était installée pour achever leur agonie.
 
Ben Ali était comblé, la “scène culturelle” lui était acquise et il organisait méthodiquement l’oeuvre de désertification systématique de la culture tunisienne.  Il ne nous restait pour nous consoler que les rares initiatives éparses des pionniers de l’après-indépendance et de quelques jeunes artistes audacieux qui nous faisaient respirer un grand bol d’oxygène dans cette ambiance nauséabonde et espérer, sans grande conviction, à des lendemains culturels meilleurs.


La révolution tunisienne est arrivée, porteuse d’espoir pour le peuple. Un espoir de liberté et de dignité. Un espoir aussi que la culture revienne au premier plan, qu’elle soit enfin réhabilitée.
 
L’agenda culturel offrait au gouvernement une occasion unique pour fêter la Culture. Et fêter la Révolution, que le peuple tunisien n’a pas encore pu savourer avec tous ses soubresauts chaotiques et parfois violents qu’il a dû subir jusque-là. Mais le ministre de la culture - un homme d’histoire et de mémoire, qui connaît très bien la sens et l’importance des symboles - a raté ce rendez-vous inédit, presqu’unique, de faire de la Culture la joie de notre Révolution.


On attendait beaucoup des festivals de cet été. En particulier les plus prestigieux d’entre-eux, ceux de Carthage et Hammamet. On espérait que la qualité, l’originalité, l’audace et la sincérité soient au rendez-vous. On s’attendait à une programmation révolutionnaire ! qui sorte des sentiers battus pour faire la part belle à la créativité et à la liberté. Au lieu de tout cela, nous avons eu droit à un contenu négocié, consensuel, décidé dans un cadre purement et strictement administratif.


Les commissions de l’ancien régime dont le travail était préalablement validé par le palais de Carthage et qui subissaient les pressions des différentes familles proches et alliées pour se faire imposer des chanteurs de cabaret et des amuseurs publics, ont été remplacées par d’autres commissions assujetties cette fois-ci aux corps administratifs et syndicaux, à des organisations d’artistes qui se disent libres et qui ont fini par imposer leur diktat au nom d’un pseudo patriotisme post-révolutionnaire faussement nationaliste. Le résultat en fût décevant. Hormis quelques rares artistes dont la voix était réprimée avant le 14 janvier, le plus fort de la programmation a été monopolisé par un mix d’anonymes étrangers et d’illustres mauves qui se sont accrochés becs et ongles au gâteau pour se racheter une nouvelle virginité.


Monsieur le ministre était tout heureux de déclarer au grand public qu’il a réussi sa propre révolution culturelle ! A savoir le fait de réduire drastiquement le budget des festivals (quelle fierté !) tout en doublant le nombre des représentations. Une véritable leçon de rationalité économique et d’efficacité managériale. L’épicerie Culture peut continuer tranquillement son activité ronronnante, elle ne fera pas faillite cette année. Peut-être l’année prochaine si Dieu le veut.


A Arles, en Avignon, à Rotterdam ou à Montréal et partout ailleurs où la culture a droit de cité, ce sont de véritables projets qui sont proposés, des choix artistiques qui sont mis en avant et assumés, des équipes qui travaillent d’arrache-pied pour élever le goût du citoyen. Qu’ils soient admirés ou critiqués, ces événements culturels ne passent jamais inaperçus et marquent les esprits et les coeurs.


Monsieur le ministre, qui se sait pourtant temporaire, aurait pu marquer de son empreinte son passage à la tête de la culture. Il aurait pu être le ministre de la révolution en laissant libre cours aux créateurs et aux artistes, dont les voix étaient étouffées sous cette oppressante chape de plomb de Ben Ali, pour créer et faire exploser leur talent et satisfaire un peuple frustré, avide de nourritures terrestres.


La culture n’est pas mieux lotie chez nos partis. Dans cette logorrhée partisane déversée à volonté depuis le 14 janvier, la culture a été superbement ignorée si ce n’est pour clore formellement les maigres propositions des partis. L’on craint que la culture ne soit le parent pauvre de cette formidable révolution, la cinquième roue de la charrette. Pourtant, la Culture est le premier allié de la citoyenneté, le principal rempart contre les projets passéistes et réactionnaires et la nourriture de base du citoyen libre. Si l’éducation et la santé favorisent le progrès social, la culture l’alimente, le renforce, le pérennise.


Ceci est donc un appel aux forces du progrès de ce pays pour qu’elles développent un véritable Projet culturel. Qui ne soit pas réduit à des mesures techniques ou logistiques. Mais qui procède d’une véritable vision, fondée sur la formidable histoire de la Tunisie et son riche héritage pluriel. Qui respecte l’intelligence du Tunisien et prétend former des citoyens capables de dialoguer avec la modernité et de trouver la place qui est la leur dans le mouvement universel.


Sami Ben Mansour  

Attariq Al Jadid du 17 au 23 juillet 2011

samedi 9 juillet 2011

Faut-il croire les sondages ?

Les sondages d’opinion font partie intégrante de la vie politique dans les démocraties modernes. Baromètre imposé de l'opinion publique par les puissants instituts qui les produisent et les médias qui les consomment sans modération, ils sont devenus l’outil privilégié d’aide à la décision des politiques. Au point où il leur est reproché de se désintéresser des préoccupations réelles de la population et de se contenter de “gouverner par les sondages”. Ces mêmes politiques abhorrent les sondages lorsqu’ils les discréditent ou condamnent leur action pour se raviser et les citer abondamment pour se donner raison lorsqu’ils sont assaillis par les critiques ou pour appuyer leur politique.
Malgré les polémiques infinies et les critiques les plus acerbes dont ils font souvent l’objet, les sondages se sont imposés comme une constante incontournable dans la vie politique moderne.
Il faut reconnaître aux sondages un mérite, celui de mesurer le pouls de la population et de rendre visibles ses attentes et ses besoins. Ils permettent aussi aux décideurs d’ajuster leurs politiques et de les adapter à la réalité. Parfois un peu trop, car ils finissent souvent par cultiver le conservatisme et empêchent ainsi l’audace. Ils peuvent aussi se transformer en arme de populisme massif que les politiques dégainent, souvent en période électorale, pour faire triompher la démagogie sur les véritables enjeux.
Les sondages sont souvent précis et prédisent généralement l’issue du scrutin. Mais ils ne sont pas infaillibles. Edouard Balladur l’a découvert à ses dépends aux présidentielles de 1995, au grand bonheur de Jacques Chirac qui était donné perdant par les sondages mais a fini par gagner pour donner le véritable élan à sa carrière politique. Les sondages n’ont pas, non plus, anticipé l’échec catastrophique de Jospin en 2002 et l’irruption inédite du front national au 2ème tour de l’élection présidentielle en France.
Depuis le 14 janvier, les sondages se multiplient, parfois à l’excès. Un nouveau marché a vu le jour avec la liberté désormais acquise et la déferlante de partis qui foisonnent sur la nouvelle scène politique en gestation. Les cabinets d’analyse du marketing de la grande consommation rivalisent désormais avec de nouveaux venus locaux et étrangers qui veulent tous se tailler une part dans ce gâteau alléchant.
Qu’en est-il de la crédibilité de ces sondages ? La polémique enflait déjà avant le 14 janvier à propos de certains cabinets d’études de marché qui avaient délivré des sondages largement complaisants - pour ne pas dire totalement faussés - pour favoriser certains médias. L’enjeu étant la manne des annonceurs. L’éthique et le professionnalisme n’étaient donc pas à l’ordre du jour de ces vendeurs de chiffres.
Ces mêmes cabinets, dont le gagne-pain est le décryptage du comportement du consommateur ou des tendances de consommation se sont brusquement reconvertis dans les sondages politiques. On se demande sérieusement avec quels outils et connaissances abordent-ils cette nouvelle “activité”. Car un parti politique n’est pas un paquet de vaisselle et la complexité des idées et des opinions du citoyen ne saurait être assimilée aux goûts d’un consommateur de yaourts ou de boissons gazeuses. Et pour prétendre analyser l’opinion, il est nécessaire de maîtriser la science politique et de se prévaloir d’une connaissance approfondie de l’histoire des idées politiques et de celles des parties, des idéologies et de leur genèse...
On a constaté également que certains sondages avaient parfois tendance à mettre en avant des personnalités politiques d’envergure en les présentant comme des personnages consensuels sur lesquels se porterait une bonne partie des voix du peuple tunisien. Ce peuple présenté par les sondages, mais également par certains hommes politiques à l’ambition affichée, comme assez conservateur et enclin à voter au centre. Que de clichés - qu’aucune élection libre n’a encore validé - qui tendraient à déterminer l’électorat à quelques mois d’une échéance électorale cruciale pour l’avenir du pays. Sachant qu’un sondage est un produit commandé par celui qui peut se le payer, les interrogations sont légitimes sur les véritables objectifs de ce genre de sondage. Surtout lorsqu’on connaît le lourd passif des responsables de notre pays en matière de manipulation des chiffres qui a produit des résultats électoraux ou certaines données statistiques économiques ou sociales sans aucun rapport avec la réalité.
Même s’ils se rejoignent sur les tendances lourdes de la société tunisienne. Les sondages post-révolutionnaires manquent encore de professionnalisme et leurs concepteurs doivent absolument être soumis, au moins, à une charte éthique pour améliorer leur crédibilité. En espérant que l’épanouissement de la vie politique aidant et l’arrivée d’instituts sérieux sur le marché opèrent un écrémage du secteur.

Sami Ben Mansour

Attariq Al Jadid du 17 au 23 juillet 2011
Crédit photo : http://www.lemonde.fr/societe/portfolio/2007/03/02/les-dessins-politiques-de-la-semaine_878464_3224.html