jeudi 28 octobre 2010

Grandes manoeuvres et mutations majeures dans le secteur des télécoms

Deux faits saillants ont marqué ces dernières semaines le secteur des télécoms en Tunisie. La concession par l’Etat tunisien à l’opérateur historique Tunisie Télécom d’une licence de téléphonie mobile de troisième génération, dite 3G. Et le rachat d’Orascom Telecom, co-propriétaire de Tunisiana par le russo-finlandais Vipelcom. Ces deux événements produiront à court et à moyen terme des changements importants dans un secteur en pleine mutation surtout depuis l’arrivée de l’opérateur universel, Orange Tunisie.

L’octroi de la fameuse licence 3G à Tunisie Télécom, pour la coquette somme de 112 millions de dinars, a fait couler beaucoup d’encre, surtout dans la presse électronique tunisienne, sur les blogs et Facebook tant il a surpris les observateurs les plus avertis qui ne s’attendaient pas à l’arrivée d’un nouvel acteur sur le marché juteux de la 3G avant le milieu de 2011. En effet, le contrat de licence liant l’Etat tunisien à Orange stipule l’exclusivité de l’exploitation de la 3G en faveur de cet opérateur pendant une année à partir de la date d’entrée en exploitation de ce service. Or, Tunisie Télécom compte lancer ses services 3G début 2011 - certains médias parlent du 1er janvier 2011 - y compris en prévoyant le paiement probable d’importantes amendes dues à l’infraction aux conditions de l’exclusivité d’Orange. En dehors de cet anachronisme qui a suscité stupeur et irritation chez les responsables d’Orange, le cadeau offert à Tunisie Télécom n’a visiblement pas plu à son autre concurrent, Tunisiana, qui s’est ainsi trouvé exclu de la procédure d’octroi de la licence qui devait, selon la loi tunisienne, être soumise à un appel d’offres (techniques et financières) destiné à départager les compétiteurs. Au grand regret de Tunisiana, cette procédure n’a pas été respectée, l’Etat tunisien prétendant qu’il avait déjà “promis” à Tunisie Télécom cette précieuse offrande. Pour une fois que l’Etat tient ses promesses.

Il n’y a pas que cette licence 3G tant convoitée qui a agité dernièrement le secteur. L’annonce du rachat d’Orascom Telecom par le russo-finlandais Vimpelcom, accapare ces derniers jours les commentaires des observateurs.

Vimpelcom, un important consortium russo-norvégien, a frappé un grand coup en prenant le contrôle d’Orascom Telecom, la branche télécoms d’Orascom dans le cadre de la restructuration de ce dernier autour de son coeur de métier, le BTP et le tourisme. Orascom Telecom est formé d’opérateurs majoritairement moyen-orientaux et africains mais aussi de Wind, le 3ème opérateur italien.

La manoeuvre stratégique de Vimpelcom a eu des conséquences collatérales sur Tunisiana, le deuxième opérateur privé tunisien. Ce dernier étant une joint venture entre Orascom Telecom et QTel, l’opérateur public exclusif au Qatar, la part d’Orascom devant revenir, suite à ce changement de main, à Vimpelcom. Mais voilà que l’Etat tunisien, entre en scène pour rappeler à Tunisiana une disposition de sa licence stipulant que tout changement dans l’actionnariat de l’opérateur doit recevoir son aval.

Dans la foulée de ces événements, le président de QTel est reçu par le premier ministre tunisien pour évoquer l’éventualité du rachat par l’opérateur du Qatar du paquet d’actions d’Orascom dans Tunisiana. L’Etat tunisien, qui ne semble pas avoir digéré l’irruption des russo-norvégiens dans notre paysage national des télécoms, verrait d’un bon oeil le contrôle de Tunisiana par des actionnaires “amis”, en l’occurrence les qataris de QTel hier pourtant honnis à cause des vétupérences de leur chaîne Al Jazeera, jugée peu tendre envers notre image de marque à l’international. Ce sont des échanges très cordiaux entre l’émir du Qatar et les responsables tunisiens lors du dernier sommet arabe de Syrte qui auraient rappelé à nos deux pays combien sont intenses leurs échanges et étroits leurs intérêts communs.

Dans ce même ordre d’idées, QTel serait prêt à investir dans le lancement en Tunisie de la 4G, la prochaine génération de réseaux de téléphonie mobile, autrement plus rapide et performante. A défaut de 4G, une option stratégique sur laquelle l’Etat tunisien ne s’est pas encore prononcé, on parle de “contenter” Tunisiana en lui accordant “sa” licence 3G qui entrerait en exploitation quelques semaines après celle de Tunisie Télécom, soit en février 2011.

En attendant, Orange fourbit ses armes pour contrecarrer les “revenants” du secteur. Pour se préparer à la vraie révolution du 3G en Tunisie qui décollera définitivement avec le débarquement prochain sur ce marché de ses deux autres concurrents, l’opérateur orange entend lancer son propre réseau ADSL à défaut de compter dans l’immédiat sur le dégroupage - c’est-à-dire la location de portions du réseau actuel, propriété de Tunisie Télécom, pour acheminer le signal vers ses propres abonnés. Pour freiner l’appétit de son concurrent, Tunisie Télécom a posé des conditions commerciales et techniques rédhibitoires à son accès au dégroupage. Orange ne chôme par pour autant en cultivant le terrain de la recherche et du développement avec la multitude de conventions signées avec des universités locales d’ingénierie et son offre de cultiver dans son pôle de formation les talents des jeunes développeurs prêts à créer des applications à valeur ajoutée pour ses smartphones, ces téléphones intelligents qui occupent déjà le marché et qui seront les appareils mobiles de références dans un avenir proche en Tunisie.

Car l’enjeu de ces jeux stratégiques est représenté par les confortables revenus que générera la 3G pour les opérateurs. Pour rafler le jackpot, ces derniers doivent rapidement apporter à leurs clients des offres concurrentielles à base d’Internet à haut débit pour utiliser sur des smartphones appelés à se démocratiser grâce à la baisse de leurs prix, des applications adaptées à leurs besoins.

Hédi Ben Smail