jeudi 23 septembre 2010

La Mairie de Tunis privatise ses jardins d'enfants


Rentrée mouvementée pour les petits pensionnaires de certains jardins d’enfants du Grand Tunis administrés par la Mairie de Tunis. Après avoir entamé normalement les préinscriptions de leurs enfants comme à l’accoutumée à la veille de chaque nouvelle rentrée, les parents furent stupéfaits de découvrir sur les journaux de la place un appel d’offres, datant du 1er septembre 2010, émanant de la Mairie de Tunis visant à mettre en concession les jardins d’enfants en faveur d’opérateurs privés. Neufs jardins d’enfants sur les quatorze exploités par la Municipalité de Tunis sont concernés. La plupart se situent dans des quartiers plutôt populaires du Grand Tunis (Cité Ettahrir, Lacania, Montassaria, Hafsia, El Omrane, El Omrane supérieur, Cité El Khadhra, Montfleury, El Menzah).

Une décision prise déjà en mai 2010 mais jamais communiquée aux parents qui l’ont découverte par voie de presse.


Pour les parents, la décision de la Mairie de Tunis est en parfaite contradiction avec les principes fondamentaux prônés depuis l’indépendance dans notre pays garantissant à tous les citoyens un accès généralisé et (quasiment) gratuit à l’éducation. Elle a été prise sans concertation préalable avec les premiers concernés, c’est-à-dire les parents qui en ont pris connaissance seulement par les journaux alors qu’elle daterait du mois de mai dernier. Il semblerait même que le conseil municipal de la Mairie de Tunis ne se soit pas réuni pour examiner le dossier comme il est de coutume et que ses membres se soient opposés au principe de concession à des privés d’établissements publics.


Les parents estiment que la mise en concession des jardins d’enfants est en fait une privatisation déguisée lésant en premier lieu les enfants qui bénéficiaient jusque-là d’un service public abordable et de qualité. Leurs parents, pris de court à la veille de la rentrée, se voient ainsi dans l’obligation de débourser au moins le double des frais habituels en espérant placer leurs bamabins dans les jardins d’enfants privés qui affichent généralement au complet en ce moment de l’année.


Les enfants ne sont pas les seuls à faire les frais de cette décision. Puisque les cadres de ces jardins d’enfant, pour la plupart des éducatrices spécialisées expérimentées diplômées d’institutions nationales de l’enfance (Instituts de l’enfance de Carthage Dermech et Bir El Bey et Centre de formation professionnelle de la Cité Ezzouhour) seront contraints d’abandonner le métier qu’ils exercent, pour beaucoup, depuis des dizaines d’années pour intégrer la Municipalité de Tunis en tant qu’employés administratifs confinés dans les bureaux de la Mairie.


La mobilisation des parents n’a pas tardé pour s’opposer aux dessins de la Mairie de Tunis. Une pétition circule déjà parmi les parents. Un groupe a même été créé sur Facebook pour dénoncer la privatisation des jardins d’enfants, informer le public sur les développements de l’affaire et entretenir la mobilisation. Mais les parents ne sont pas contentés sur terrain virtuel, ils ont décidé d’agir sur le terrain. Un comité de parents s’est donc rendu la semaine dernière au siège de la Mairie de Tunis pour exposer leurs griefs et faire entendre leur voix. Reçus par la responsable des affaires de l’enfance après un premier refus de rigueur, un représentant du comité s’est vu dire par cette dernière que la Mairie de Tunis était “libre de disposer à sa guise” de ce qu’elle a appelé “les propriétés de la Mairie”. Pour ensuite enchaîner que “la concession ne nécessite pas la réunion du conseil municipal qui n’a d’ailleurs pas eu lieu”. Des propos qui confirment le caractère unilatéral de la décision et les indiscrétions qui font état du refus des membres du conseil municipal de cautionner la démarche de privatisation des jardins d’enfants. Face aux inquiétudes des parents, la responsable des affaires de l’enfance affirme sans broncher que “le concessionnaire n’est pas lié par l’obligation de maintenir les tarifs actuels”. Il sera donc libre de fixer ses tarifs. Libre aussi de s’aligner sur ceux de la concurrence, largement au-delà des moyens financiers de la plupart des parents. Enfin, la responsable conclut tout simplement que la décision est “irrévocable”.


Pour appuyer sa décision, la Mairie de Tunis invoque un déficit annuel cumulé qui s’élèverait annuellement à 1,3 millions de dinars selon un quotidien de la place. Le principal poste de dépense visé est celui des charges du personnel, trop élevées selon la Mairie de Tunis. Or ce même personnel réintégrera la Mairie de Tunis exactement sous le même statut et aux mêmes conditions salariales auquels ils sont assujettis actuellement dans les jardins d’enfants.


Par ailleurs, il semble que cette situation déficitaire ne soit pas une fatalité. Mieux encore, le jardin d’enfants d’El Menzah I, à titre d’exemple, ne serait déficitaire que depuis une dizaine d’années. Auparavant, l’établissement était financièrement sain et ce n’est qu’après la fermeture de la cantine et la perte de son autonomie de gestion que le déficit est apparu. Après que sa gestion autonome aurait été déclarée illégale par la Mairie de Tunis qui aurait exigé le versement des ressources du jardin d’enfant directement à la recette municipale. Le jardin d’enfants d’El Menzah I a même eu droit à un brillant satisfecit du Maire de Tunis en personne qui a visité les lieux peu avant les dernières élections municipales et félicité, attestations de satisfaction à l’appui, ses responsables pour la qualité des prestations de l’établissement.


En décidant une privatisation qui ne dit pas son nom d’établissement publics d’éducation, la Mairie de Tunis torpille l’un des fondements de la République, à savoir une éducation généralisée et accessible à tous, et renonce, d’une manière cavalière, à la mission de service public dévolue à tout organisme public destiné à servir avant tout les citoyens de ce pays.


Hédi Ben Smail
Attariq Al Jadid du 25 septembre au 1er octobre 2010