mercredi 26 décembre 2012

Slim Amamou : « Inscrire la propriété intellectuelle dans la constitution va tuer la liberté »


On ne présente plus Slim Amamou. Son dada actuel est l'abolition de la propriété intellectuelle (PI). Et après s'être attaqué au censeur en chef Ammar404 sous Ben Ali, S. Amamou milite avec le Parti pirate pour l'accès universel à la Connaissance et cela passe selon lui par la non inscription de la PI dans la prochaine constitution. Au moment où le brouillon de la constitution sera discuté par la société civile avant de repasser à l'Assemblée nationale constituante (ANC), Slim Amamou nous livre ses convictions sur la PI et parle de son action pour libérer la Connaissance. Entretien.
La propriété intellectuelle, c'est quoi ?
C'est un concept ancien inventé au XVIIIè siècle par l'élite anglaise pour résoudre un différend littéraire entre deux lords. Et c'est par un décret de la Reine d’Angleterre que le droit de posséder les idées a été octroyé pour la première fois dans l'histoire de l'humanité. A partir de ce moment les idées allaient devenir une propriété privée. Alors qu'auparavant elles n'appartenaient à personne et circulaient librement. Les idées faisaient partie du patrimoine universel. Avant l'apparition de l'écriture puis de l'imprimerie la redite d'un texte, d'un poème... était le seul moyen de communiquer les idées et de les faire évoluer. C'est ce qui a fait, par exemple, que la version actuelle des Mille et une nuits n'a plus rien à voir avec le récit initial.
L'idée de PI a évolué pendant deux siècles pour devenir un concept liberticide. Car ce qui était conçu au départ comme un moyen d'éviter une forme de fraude est devenu une menace pour créativité et la liberté d'échanger des idées. Le fait de pouvoir breveter les choses les plus anodines, la moindre bribe d'idée, un croquis ou une ébauche d'innovation facilite l'accusation de plagiat qui devient une notion très complexe et subtile. Toute idées, aussi simple soit-elle, est devenue un bien économique, soumis aux lois du marché avec une offre, une demande et un prix.
La marchandisation des idées a conduit à la formation de gigantesques monopoles économiques qui commercent avec les idées. Les plus riches possèdent les idées et les plus pauvres n'ont d'autre choix que de vendre leurs idées aux premiers. On ne possède plus ses propres idées. On y a seulement accès. Par exemple, lorsqu'on écoute une chanson sur les sites d'achat en ligne de musique on ne peut plus la posséder mais uniquement acheter le droit de l'écouter sur un support particulier. On ne peut plus la partager avec autrui ou la lui donner. Ceci est également valable pour le marché en plein essor du livre électronique.
Que prévoit la constitution tunisienne pour la propriété intellectuelle ?
Le projet de constitution, s'il est adopté, protège la PI ce qui veut dire qu'échanger librement des idées sera puni par la loi tunisienne. Ce projet est relayé par une certaine propagande en Tunisie qui justifie l'inscription de la propriété intellectuelle dans la constitution.
Nous avons été surpris de voir des députés de l'ANC faire figurer la PI dans le projet de constitution. Car la PI n'est pas une préoccupation nationale et elle n'existe dans aucune constitution dont ils auraient pu s'inspirer. Et puis, étrangement, une campagne simultanée est menée contre "la contrefaçon", une composante de la PI selon moi. Cette campagne a été organisée par des associations locales mais surtout financée par le Mepi, un organisme qui dépend du département d'Etat (ministère des affaires étrangères) américain. Il y a donc un lien évident entre ces deux évènements que j'explique par un agenda clair et un lobbying auprès de l'ANC pour inclure la PI dans la constitution. Le lobby de la PI pour protéger des intérêts privés. Les Etats-Unis veulent protéger les intérêts des multinationales - en particulier américaines - en Tunisie. Si ce dessein se réalise, inscrire la propriété intellectuelle dans la constitution va tuer la liberté.
Comment la propriété intellectuelle est-elle perçue par le Tunisien ?
La plupart des Tunisiens ne se sentent pas concernés par la problématique de la PI et ne savent même pas que ce concept existe. En Tunisie, tout se copie et se partage au mépris de toute loi. Et c'est tant mieux comme ça ! Mais les gens ne perçoivent pas encore les enjeux qui découlent de l'inscription potentielle de la PI dans la constitution. Ils ne savent pas non plus que leurs libertés risquent d'être menacées.
Justement, quel est l'impact d'une éventuelle constitutionnalisation de la propriété intellectuelle ?
Si l'on s'en tient au brouillon actuel de la future constitution tunisienne, ce sont plus de 100 000 petites entreprises en Tunisie qui risquent de disparaître et avec eux des milliers d'emplois et des familles dont la survie économique est menacée. L'impact économique et social est dramatique.
Comment les gens accueillent votre vision de la propriété intellectuelle ?
Nous discutons avec les gens et ils sont étonnés. Ils ne veulent pas d'une loi qui limite la liberté. Et ils disent qu'une telle loi est inapplicable. Mais à cause de la propagande les gens pensent que les "pirates" font quelque chose de mal. Il s'agit d'un paradoxe.
Quel impact en Tunisie sur une libéralisation de la propriété intellectuelle ?
Si la Tunisie décide de ne pas verrouiller la PI elle favorisera l'accès de tous au Savoir universel et notre pays aura un avantage compétitif considérable par rapport à d'autres pays. La Chine le fait déjà. Cela lui permet d'évoluer rapidement sur le plan de l'innovation. Le Japon et la Corée du Sud l'ont fait depuis les années 80 et ont réussi un formidable essor industriel et technique. Aujourd'hui ces pays sont passés du statut de consommateurs nets de connaissances à celui d'acteurs importants dans le monde dans la production de connaissances.
Qu'est-ce qui empêche l'adoption du libre échange des idées ?
Dans le monde, il y a un lobby puissant de la PI contre lequel je me bats. Il est représenté par l'Accord commercial anti-contrefaçon (Acta). Ce lobby cherche à limiter la liberté d'échanger les idées en faisant signer aux gouvernements des accords internationaux sur la protection de la PI qui sont donc supérieurs aux lois locales. La Tunisie n'a encore rien signé mais le Maroc l'a déjà fait. Ce qui représente un danger pour la liberté.
Nous sommes donc confrontés aux intérêts des multinationales qui veulent nous imposer leur vision de la PI avec le concours de l'administration américaine qui prépare périodiquement des rapports sur l'état de la PI dans le monde (cf. les câbles de Wikileaks) et qui défend directement la PI. Car les Etats-Unis ont une avance en termes de production de brevets et leur intérêt est de monétiser au maximum leur capital intellectuel. Ceci est aberrant. Car on provoque virtuellement une raréfaction des idées en leur attribuant une valeur monétaire. L'intérêt étant de rendre les idées rares, donc plus chères. Ce qui profitera à ceux qui les possèdent.
C'est pour cela que je milite depuis des années pour la liberté d'échange des idées.
Comment la libération de la PI favorise-t-elle la créativité et le développement économique ?
Acquérir des connaissances coûtait très cher. Mais à l'ère d'Internet cela ne coûte presque plus rien. Qu'il s'agisse de télécharger un film, un livre ou de la musique tout se fait par un simple clic. Toute la culture est numérisée et est facilement accessible. Ceci est un stimulant extraordinaire de la créativité. Et nous le constatons en Tunisie où les gens téléchargent tous les logiciels et utilisent ces ressources pour créer à leur tour d'autres logiciels ou des solutions informatiques ou techniques. Un jour, un architecte m'a raconté qu'il y a des génies du graphisme dans notre pays car nous avons accès à tous les logiciels spécialisés pour la modique somme d'un (1) dinar. Ailleurs, les jeunes n'auraient jamais pu accéder à ces logiciels. Cela nous donnera un avantage compétitif énorme. Surtout par rapport à l'Europe où l'accès au savoir est censuré par des lois qui prétendent protéger la propriété intellectuelle contre le téléchargement dit "illégal". Derrière cette mystification il y a, en Europe et aux Etats-Unis, les lobbies de la PI et des Etats obsédés par le contrôle et le flicage des citoyens sous prétexte de combattre le téléchargement illégal. Des ONG se battent tous les jours contre ces lois liberticides et portant atteinte à l'intégrité intellectuelle de l'individu. La Tunisie pourrait devenir un petit paradis de liberté par rapport à l'Europe. Cet espoir est suscité par la nouvelle démocratie tunisienne en gestation.
Quelle alternative concrète proposez-vous face au modèle économique traditionnel basé sur la protection de la propriété intellectuelle ?
Les créateurs d'idées (musique, livre, arts...) ne gagnent presque rien de leurs oeuvres qu'ils bradent généralement aux multinationales. Celles-ci justifient la PI pour imposer leurs lois aux créateurs démunis. Le système est clairement en faveur des majors (les grosses entreprises) de la musique, du cinéma et de l'édition qui exploitent ainsi les créateurs et pillent leurs oeuvres. Ces derniers ne sont pas protégés par les lois sur la PI qui ne font que sauvegarder les intérêts des majors par des contrats abusifs. Car finalement ce sont les majors qui contrôlent entièrement le "tuyau", c'est-à-dire tout le circuit de distribution des idées.
Le modèle que je propose prône la suppression des intermédiaires. Pour laisser les idées circuler librement. Les gens auront le choix, par exemple, entre acheter le DVD, aller au cinéma et télécharger le film directement dans leur ordinateur. Cela créera beaucoup d'opportunités inédites. Et permettra à des petites entreprises qui verront le jour de proposer, par exemple, un accès abordable à la culture aux gens qui n'ont pas Internet, qui habitent dans des zones reculées. De quoi contribuer efficacement à la lutte contre le chômage en réinventant la petite entreprise.
Je précise que je ne veux pas le démantèlement du modèle traditionnel. Mais ce dernier est de toutes façons voué à l'échec s'il n'accepte pas de coexister avec l'idée de liberté d'échange des idées. L'offre intellectuelle (musique, cinéma, livre, idées, brevets) explosera et les créateurs traiteront directement avec les petites entreprises. Ils auront ainsi de meilleurs revenus. Les grands perdants seront les multinationales. Elles continueront d'exister seulement si elles réduisent leurs marges pour être plus justes avec les créateurs. Et offrir une culture moins chère, accessible à tous et donc plus populaire.
Concrètement que faites-vous pour promouvoir la liberté intellectuelle ?
Avec les collectifs  "T'harrek" et "Fi9" nous avons organisé un débat avec des cinéastes et des revendeurs de DVD. Nous avons choisi de nous attaquer à la question du cinéma car c'est la plus problématique en Tunisie. Il y a 60 000 revendeurs de DVD en Tunisie. Il y a des commerces qui se sont développés autour de la "copie libre" (dit "piratage"). Si la PI est constitutionnalisée cela sera fatal pour eux. Et les démanteler sera préjudiciable à l'économie tunisienne. Car le faire ne servira que les intérêts des lobbies et des multinationales auxquelles la Tunisie est assujettie qui ruineront les entreprises tunisiennes en les attaquant en justice pour "piratage". Cela ne servira pas non plus les cinéastes qui ne gagneront pas davantage. Et les amènera à s'attaquer en justice mutuellement. Le cinéaste qui gagnera dans l'affaire sera celui qui a payé le premier pour protéger sa création, au profit qui n'a pas pu ou su le faire.
Comment les cinéastes tunisiens ont-ils reçu l'idée ?
Certes, les cinéastes qui ont participé au débat ne représentent pas toute la corporation. Ils sont partagés. Certains trouvent que les revendeurs de DVD contribuent à la promotion du cinéma en Tunisie. Alors que d'autres les rendent responsables de la désertion des salles par le public. Les revendeurs de DVD, eux, affirment qu'ils ne font de mal à personne et que, au contraire, ils participent à la promotion du cinéma car ils permettent aux gens de découvrir le cinéma là où il n'y a pas de salle, surtout avec l'extinction des salles de cinéma en Tunisie.
Les cinéastes veulent trouver une solution qui sauvegarde leurs intérêts artistiques et financiers. Tout en étant globalement conscients que la revente de DVD est le gagne-pain de beaucoup de familles.
Nous sommes arrivés à des propositions concrètes. Sous forme de taxe pour subventionner le cinéma en Tunisie, applicable sur les DVD et les fournisseurs d'accès à Internet (Fai). Cette taxe satisfait les cinéastes, qui se sont ralliés à notre cause. Tout en permettant au revendeurs de DVD de continuer leur activité. La taxe sera peu élevée. Elle ne sera pas ressentie par le consommateur final et ne menacera pas son pouvoir d'achat. Une plate-forme technologique actuellement en cours d'élaboration permettre la gestion opérationnelle de cette taxe.
Entretien conduit par Sami Ben Mansour
Crédit photo : Wikipédia, Voldenuit
Webdo, le 26 décembre 2012

mardi 25 décembre 2012

« A Djerba j’ai vu la terreur ! »


Afef Ben Hamouda est une enseignante d'anglais. Sans engagement politique. Elle a voulu assister au meeting de Nidâa Tounes "par curiosité", affirme-t-elle. Elle nous livre ici un témoignage accablant sur les évènements de Djerba.
"Avec un groupe d'amies nous avions quitté Houmet Essouk pour l'hôtel Casino où devait se dérouler le meeting de Nidâa Tounes. Arrivées sur place une heure avant le début du meeting, l'endroit était déjà bondé de voitures. Et il n'y avait pas de place où se garer aux alentours de la salle du meeting. Avec l'ambiance qui y régnait j'avais le pressentiment qu'il allait se passer quelque chose.
Près de l'entrée de la salle il y avait une foule dense composée de personnes franchement agressives venues par voitures et camions entiers. Ils manifestaient bruyamment leur hostilité à Béji Caïd Essebsi. Les manifestants ne laissaient pas passer les gens et essayaient de leur fermer l'accès au meeting. Celui qui entrait était systématiquement insulté avec des mots orduriers. Lorsque nous nous sommes approchées de la porte ils nous ont attaquées en nous empêchant d'avancer toujours avec un florilège d'invectives : "Ya tajammoo ! Ya masskhin !" (Sales Rcdistes !). Et d'autres immondices que je ne peux pas citer ici. Une de nos amies, une djerbienne juive, était traitée de tous les noms. Face à cette atmosphère menaçante nous avons décidé de nous retirer de peur d'être agressées physiquement.
Sur le conseil d'un passant nous avons tenté un autre accès par la plage pour arriver à l’hôtel Casino. D'autres personnes ont choisi la même méthode. L'ambiance était très tendue et nous avions vraiment peur. Nous étions dans un tel état de terreur ! Après 15 minutes de marche nous avons réussi à arriver à l'hôtel par une autre voie. A notre surprise, les mêmes personnes étaient encore là ! Il y avait des taxis, des motos et des voitures particulières remplis de gens téléphone en main qui avaient l'air de coordonner entre eux pour empêcher les gens d'arriver à l'hôtel. Quand nous les avons approchés ils nous ont chassés avec des insultes toujours aussi grossières ! Et là nous avons décidé de rebrousser chemin car nous sentions que notre vie était vraiment en danger. Nos deux autres amies ont décidé de rester "coûte que coûte". Finalement, elles ont été bloquées à l'intérieur. En rentrant nous avons rencontré plusieurs autres personnes apeurées qui ont aussi choisi de partir. Pour éviter de croiser les manifestants, nous avons emprunté le sens inverse sur la route car ils nous attendaient en embuscade avec des bâtons et des pierres. L'ambiance était véritablement terrifiante ! Cela m'a rappelée le 14 janvier 2010. J'étais à l'aéroport et j'ai vécu à peu près la même chose.
Nous sommes finalement rentrées au centre ville. Mon frère, qui s'était rendu de son côté au meeting, m'a appelée depuis la salle principale pour me dire qu'il avait réussi à entrer suite à une grosse bousculade. Nos deux amies étaient aussi à l'intérieur. Elles ont été prises au piège. Mon frère m'a raconté plus tard qu'ils ont été séquestrés à l'intérieur après avoir été piégés par les manifestants qui ont fermé tous les accès à la salle. Ces derniers ont ensuite pénétré dans la salle, cassé tout ce qu'il y avait dedans et frappé des gens. Ils ont essayé d'interrompre le meeting une première fois. Puis ils sont parvenus à l'arrêter définitivement. Ils sont entrés très facilement dans la salle. On dirait que la police était absente. Puis ils ont commencé à interrompre les intervenants à la tribune. Les gens étaient terrorisés ! Mon frère m'a dit qu'ils ne pouvaient plus sortir et que la salle était verrouillée de l'extérieur.
J'entendais au téléphone des bruits de casse et des gros mots puis le discours de Ahmed Néjib Chebbi. Puis plus rien. Les incidents ont commencé autour de 16h15 et mon frère n'a pu quitter les lieux que vers 18H45. Il a été évacué dans un fourgon de la police avec des femmes et des enfants "comme du bétail". Les policiers demandaient aux gens, en les insultant, de "garder le silence". Et les menaçaient de les "jeter comme des chiens aux bandits" s'ils parlaient. Les gens ont ensuite été abandonnés près de la plage très loin de leurs voitures. Des femmes pleuraient et suppliaient les policiers de les ramener en lieu sûr. Ces derniers répondaient par des insultes et des menaces.
Ce qui s'est passé à Djerba est une vraie catastrophe ! Un scandale ! Une honte ! Les agresseurs sont connus. Ce ne sont pas des djerbiens. Tout était organisé à l'avance. Ils avaient un plan. Ils étaient très bien informés de l'organisation du meeting. Ce ne sont pas des salafistes malgré les drapeaux noirs qui ont été vus. "C'est une façade". Ils ont été payés pour ça !"
Témoignage recueilli par Sami Ben Mansour
Crédit photo : Elhiwar Ettounsi
Webdo, le 25 décembre 2012

dimanche 9 décembre 2012

« Le cinéma tunisien n’a pas encore fait sa révolution »


Ikbal Zalila est critique cinématographique et ancien président et membre de l'Association Tunisienne pour la Promotion de la Critique Cinématographique (ATPCC). Il est également universitaire, maître-assistant à l'Institut Supérieur des Arts Multimédias (Isamm). Entretien.
Quel bilan général faites-vous des JCC 2012 ?
C'est une session qui aurait pu être sauvée si on s'était davantage soucié des conditions techniques de projection et de l'accueil des invités. La mauvaise organisation a créé des conditions chaotiques et cela a porté préjudice au festival. Côté cinéma, l'offre de films n'était pas importante mais elle était correcte dans l'ensemble. Les compétitions étaient assez équilibrées  notamment dans les films étrangers, les longs métrages et les documentaires.
Que pensez-vous des différents verdicts des JCC ?
Il est clair que pour la compétition des longs métrages, le palmarès n'a pas été politique comme dans certaines éditions précédents. Le jury a travaillé en toute indépendance, il n'a pas été soumis à des pressions. Je crois que les décisions du jury sont globalement acceptables.
Comment voyez-vous l'évolution du cinéma tunisien au regard des grands bouleversements que vit actuellement le pays ?
Je ne suis pas de ceux qui pensent que le moment révolutionnaire est un moment de rupture à partir duquel il faut penser le cinéma tunisien.
Indépendamment des évènements actuels, le cinéma tunisien connait trois grandes problématiques. Une sclérose administrative qui remonte à quelques années déjà. Une sorte de faillite créative des cinéastes plus ou moins établis. Et le développement d'une génération spontanée de jeunes cinéastes qui travaillent dans les marges et qui depuis quelques années continuent d'apporter un vent de fraîcheur et d'impertinence au cinéma tunisien.
Et je commence par cette dernière problématique. Cette jeunesse a compris qu'il fallait compter sur elle-même et faire le deuil des subsides de l'Etat. Elle s'autoproduit avec pour conséquence une augmentation qualitative significative de la production et des propositions cinématographiques intéressantes qui augurent de lendemains meilleurs. Peut-on bâtir une cinématographie sur cette économie ? Je ne le pense pas. Car mener une carrière à zéro budget est très difficile. Mais la chance du cinéma tunisien a été cette rupture générationnelle marquée avec ce que font les aînés.
Quels sont les porte-drapeaux de cette génération ?
Il y a une vague de cinéma documentaire très intéressante. Ses films phares sont Gharsallah de Kamel Laaridhi ; Le silence de Karim Souaki ; Fellaga 2011 de Rafik Omrani ; Mémoire d'une femme de Lassâad Oueslati ; Babylone de Alaaeddine Slim et Youssef Chebbi, un film totalement autoproduit, très fort sur le plan cinématographique. Auparavant il y avait Hya ou Houa (Lui et elle), un film à très petit budget d'Elyès Baccar, très intéressant. Dans les courts métrages, il y a eu l'expérience deL'automne de Alaaeddine Slim.
Cette génération peut-elle susciter l'intérêt de producteurs étrangers et aller à l'international ?
Ce sont des jeunes qui ont appris à travailler et à créer dans la précarité. Ils ne font pas un travail professionnel de recherche. Mais la multiplication des fonds nouveaux constitue une chance pour eux. Avec le tarissement des fonds europénes, les fonds nouveaux sont ceux qui proviennent de pays du Golfe. Cela dit il y a certains réalisateurs qui ne veulent pas se "compromettre" avec ces fonds essentiellement pour des raisons idéologiques. Mais d'autres en profitent. Même s'il ne faut pas surestimer l'apport de ces fonds qui restent peu importants (entre 60 et 70 000 dollars pour une aide à la production).
Quelle est la crédibilité de ces fonds ?
Il n'y a pas de censure. Il y a une commission de lecteurs internationale et une sélection se fait. L'intérêt des financeurs est de promouvoir l'image de certains pays du golfe comme le Qatar, Abu Dhabi et Dubaï qui cherchent à se forger une solide image à l'échelle mondiale.
Revenons à cette crise de la créativité dans le cinéma tunisien. A quoi l'imputez-vous surtout qu'elle semble devenir chronique ?
Comparativement à d'autres dynamiques cinématographiques proches en termes de moyens, certains cinéastes tunisiens vivent en autarcie et ne sont pas ouverts sur ce qui se fait dans le monde. On ne va pas vers le film. Et on n'est pas à l'écoute de ce qui se passe ailleurs. Et puis la Tunisie est un pays où il n'y a jamais eu de vrais débats de fond sur le cinéma. Il n'y a pas d'accompagnement critique. Donc pas de possibilités d'échange constructif entre réalisateurs et journalistes, malheureusement. Le champ de la critique est inexistant en Tunisie. Il y a également beaucoup de susceptibilités à ne pas dire les choses telles qu'elles sont et cela rompt le lien de confiance entre réalisateurs et critiques. Les conditions minimales de production d'une réflexion cinématographique ne sont pas réunies. Et même les cinéclubs ont pris une orientation résolument idéologique avec une surpolitisation de l'éducation à l'image qui a été contreproductive. Et puis le milieu étant trop petit les uns ont tendance à ménager les autres.
Le développement du cinéma tunisien a-t-il souffert de l'"administration culturelle" ?
Historiquement parlant, le cinéma tunisien est incontestablement le plus gâté au monde en termes de financement public. 500 000 dinars pour un long métrage c'est respectable. Sauf que durant ces dernières années, la demande de financement est devenue beaucoup plus importante qu'avant. Ce n'est pas un problème de moyens mais d'allocation des ressources. Et puis la composition de la commission des subvention est variable. Dans certaines sessions ça se passe bien malgré les mécontents qui estiment qu'ils ont légitimement droit à une subvention. Et puis il y a ceux qui l'ont systématiquement et ceux qui ne l'ont jamais. Ça ne marche pas comme ça. Pour moi seuls les réalisateurs qui apportent quelque chose au cinéma tunisien doivent continuer à être financés par l'Etat. Or, on subventionne encore des cinéastes médiocres à chaque demande de projet. Il y a incontestablement un manque d'audace.
Il y a également des problèmes d'organisation avec des commissions qui doivent gérer beaucoup de dossiers (100 à 150 dossiers en quelques mois) avec des membres très mal rétribués. Il y a aussi les inévitables logiques corporatistes et de pouvoir.
L'Etat devrait-il avoir une vraie politique du cinéma qui va au-delà du financement pour, par exemple, lutter contre l'extinction des salles dans le pays ?
Il est clair que pour un investisseur aujourd'hui une salle de cinéma n'est pas un gage de rentabilité. Le problème de l'exploitation est entièrement posé. C'est une problématique à laquelle il faut réfléchir sérieusement. Mais je suis partisan de l'idée que la disparition des salles ne veut pas dire que les films ne sont pas vus. Mais ils sont vus autrement. Et je suis contre le fait de dire que regarder un film sur son PC est considéré comme un non rapport au cinéma. Il faut donc tenir compte des nouvelles habitudes de consommation de films. L'Etat pourrait intervenir pas le biais des maisons de culture qui sont équipées et faire une programmation. Mais un volontarisme de l'Etat n'est pas suffisant pour résoudre la problématique de l'exploitation. Car on a perdu la culture de la salle. Et la cible à éduquer c'est l'enfance. Car il y a toute une génération de spectateurs - les jeunes - définitivement "perdue" pour les salles. On le voit dans les JCC où il y a des attitudes qui n'ont rien à voir avec un comportement civilisé dans une salle de cinéma. Ce sont des gens qui ont appris à voir des films dans des conditions particulières (bruit.... ). Il faudrait peut-être étudier de nouvelles façons d'offrir le cinéma comme les films à la demande par exemple. Tu paies 500 millimes et tu regardes le film chez toi.
La révolution représente-t-elle un espoir pour le cinéma tunisien ?
Depuis la révolution, il y a eu une multiplication d'association pour le cinéma. Parallèlement, une lutte pour la création ou la récupération de ces association a lieu. Mais ces associations sont restées des coquilles vides pour la plupart qui sont un lieu de luttes intestines pour le pouvoir. La révolution pourrait apporter quelque chose au cinéma tunisien s'il était privé de liberté du temps de la dictature. Mais au risque de choquer, je pense que le ministère de la culture a toujours plus ou moins lâché du lest concernant le cinéma. Et s'il y a eu quelques problèmes de censure, ils ont souvent été circonscrits. On ne peut pas dire qu'il y a eu étouffement de la créativité du cinéaste du tunisien. Et si le cinéma tunisien était timoré c'est en grande partie la responsabilité des cinéastes qui ce sont souvent préoccupés d'autocensure pour accéder aux fonds du ministère qu'à cause d'une censure objective de fait.
La révolution tunisienne ne révolutionnera donc pas le cinéma tunisien...
Il y a eu la création du Centre national du cinéma et de l'image. L'idée est que le ministère de la culture externalise toutes les activités liées au cinéma comme cela se fait déjà en France. Peut-être que cela fera avancer les choses. Même si son nouveau directeur est actuellement très contesté par la profession (NDLR : Adnane Kheder, ancien président-directeur général de la télévision nationale).
Au risque d'être pessimiste. Je pense qu'un changement significatif dans le champ du cinéma ne peut se faire qu'à condition d'un changement culturel chez les acteurs du cinéma tunisien. Malheureusement le milieu du cinéma est microcosme, qui évolue en vase clos avec pour seule préoccupation le "partage du gâteau".
Je pense que nous passerons pas des années d'anarchie, qui peut être créatrice d'ailleurs. Avant que le secteur ne s'organise et se développe favorablement.
Entretien conduit par Sami Ben Mansour
Crédit photo : Goethe Institut
Webdo, le 9 décembre 2012

mercredi 5 décembre 2012

Où va la Tunisie ? Trois scénarios pour l’avenir


Les évènements de la place Mohamed Ali représentent sans doute un tournant dans l'histoire immédiate de la Tunisie. Ils surviennent à peine quelques jours après ceux de Siliana où le gouvernement d'Ennahdha a durement réprimé un soulèvement populaire contre l'autisme du pouvoir en place. Tout cela intervient dans un contexte où l'économie se dégrade dangereusement, le pays glisse lentement vers la violence et le peuple est en état de dépression permanente. Le gouvernement de la Troïka, plus que jamais recroquevillé sur lui-même, est ultra dominé par une Ennahdha encore enivrée par le pouvoir qu'elle n'est visiblement pas prête à lâcher dans le cadre d'élections. Elle ne semble pas non plus consciente de la gravité des problèmes dans lesquels s'enfonce le pays jour après jour.
Mais où va la Tunisie ? Trois scénarios se dessinent.
Le chaos
Si la politique de la terre brûlée que semblent privilégier certains leaders d'Ennahdha s'impose, le pays risque d'être gagné par une violence généralisée qui le mènera droit vers le chaos. Après les salafistes qui ont terrorisé la population dans l'impunité totale. Voici qu'Ennahdha donne carte blanche pour sévir aux "Ligues de protection de la révolution". En fait la milice armée du mouvement islamiste. D'abord pour empêcher, toujours impunément, toute manifestation d'opposition au régime en place (meetings de Nidaa Tounes, du front populaire..., manifestations de démunis, chômeurs, contestation populaire...). Mais aussi, de manière préventive ou dans le cadre d'expéditions punitives, pour régler leur compte aux adversaires politiques en les châtiant par la violence et dans la violence. Contrairement à ce que l'on puisse penser, le "lâcher de milices" d'Ennahdha n'est pas erratique. Cette tactique est mûrement réfléchie et procède de ce que l'ex-perspectiviste Tahar Ben Hassine appelle chez Ghannouchi la politique de la "libération de l'initiative" (تحرير المبادرة). Tactique déjà utilisée à la fin du règne de Bourguiba. A l'époque, Ennahdha cherchait à profiter du déclin de l'Etat en menant des attentats sanglants et des attaques à l'acide chlorhydrique sur la population. Cette tactique a échoué dans les années 80 malgré un État faible. Et Tahar Ben Hassine lui prédit la même issue aujourd'hui car Ghannouchi croit à tort qu'il a la totalité de l'appareil de l'Etat entre ses mains. Et même si le peuple tunisien souffrira, Ben Hassine est sûr qu'il finira par mettre en échec les dessins du chef nahdhaoui.
Ceci étant, Ennahdha, si elle a déjà choisi cette option, cherche à installer le trouble permanent pour gouverner par la peur et la violence. Objectif : aller vers des élections viciées dont les règles auront été préalablement imposées par la force, qui seront tenues dans un climat de peur suscitant un abstentionnisme important et qui permettront en définitive aux islamistes d'achever leur projet de hold up"démocratique" sur le pouvoir.
La recherche de consensus
Le consensus semble s'éloigner. Malgré les événements sanglants de Siliana et de la place Mohamed Ali et l'escalade qui les a précédés avec toutes les attaques et agressions menées contre des partis et des membres de la société civile. Malgré les pressions incessantes de la Troïka de l'opposition pour fixer une feuille de route claire et définitive pour la suite de la transition démocratique. Ennahdha s'isole dans un autisme politique inquiétant. Et ses deux alliés, le CPR et Ettakattol, ne semblent pas vouloir la raisonner. Sans doute parce que des critiques trop acerbes à l'endroit de leur "protecteur" compromettront définitivement leur survie politique, intimement liée à une allégeance sans limites envers Ennahdha. Et l'on se demande ce qui se passe réellement à l'intérieur du mouvement islamiste. Si les "modérés" ont systématiquement choisi la ligne de Ghannouchi, loyauté sectaire oblige. Ou s'ils sont marginalisés et leurs voix devenues inaudibles. A moins que les divisions soient telles à Ennahdha que la confusion règne. Auquel cas, la situation est d'une gravité extrême car les conséquences des (dés)équilibres internes à ce mouvement sont systématiques sur la stabilité du pays.
Mais le consensus demeure possible. Et c'est probablement même la seule porte de sortie à cette crise aiguë. Si la pression engendrée par les conséquences de l'affrontement maladroitement choisi avec l'UGTT par Ennahdha tourne à l'avantage de la première qui fixerait comme principaux préalables à l'annulation de la grève générale du 13 décembre prochain, le déblocage total du processus de transition démocratique avec une feuille de route lisible, la dissolution pure et simple de la "Ligue de protection de la révolution" et la neutralité du ministère de l'intérieur. Béji Caid Essebsi possède aussi plus d'une corde à son arc. Et attend probablement son heure. Il ne faut pas non plus négliger la capacité de pression des partenaires étrangers de la Tunisie, les Etats-Unis en tête. Très liée à l'évolution de la situation dans les pays du "printemps arabe", surtout en Egypte. Mais aussi à l'agenda étasunien au Maghreb, en particulier en Algérie.
L'armée siffle la fin de la partie ou "le coup d'Etat déguisé" ?
L'armée demeure étrangement muette même si les leaders politiques savent intimement qu'elle ne "lâchera" pas la République. Si un coup d'Etat "à l'ancienne" n'est plus envisageable, le leadership de l'armée a sans doute son mot à dire. Et il a probablement fait savoir dans les coulisses que la grande muette ne laissera pas s'installer une autre dictature dans le pays. L'armée entrera-t-elle dans le jeu ? Attendra-t-elle un pourrissement de la situation pour intervenir, d'une manière ou d'une autre, pour "siffler la fin de la partie" ? Et, dans un scénario extrême, "imposer" par la coercition une "transition démocratique forcée" ? Quelle est sa vraie marge de manœuvre ? Son action sera-t-elle acceptée par le peuple? Par Ennahdha et ses alliés ? Est-elle souhaitée par les démocrates (ou du moins certains d'entre-eux) ? Si l'armée intervient, cela signifiera-t-il un adieu définitif à la démocratie et le retour de la dictature ? Cette fois-ci franchement militaire.
Tous ces scénarii sont possibles sans être exclusifs les uns des autres. Cela veut dire qu'ils pourraient tous se réaliser par étapes. Voire s’enchevêtrer Nous pouvons passer par une phase de chaos puis revenir à la raison et au consensus tout en étant sous la menace d'un coup d'Etat qui plane sur tout le monde comme une épée de Damoclès.
Les prochaines semaines, voire les prochains jours, contribueront à dessiner l'avenir de la Tunisie. Ils nous diront si une transition démocratique est toujours possible dans le pays qui a enfanté la révolution arabe du 21ème siècle.
Crédit photo : Tixup.com
Webdo, le 5 décembre 2012

samedi 1 décembre 2012

Ce que j’ai vu à Siliana

Témoignage de Boutheina FerchiouUniversitaire tunisienne.

Mercredi 28 novembre avec deux amies nous avons décidé de quitter Tunis et de nous rendre à Siliana pour comprendre ce qui s'y passe. La route vers Siliana était totalement déserte. Pas âme qui vive. Pas un seul policier ou membre de la garde nationale. Au bout de trois heures nous étions à l'entrée de Siliana.
Une police livrée à elle-même
Beaucoup de policiers rôdaient et personne ne nous a abordé ou parlé. Peu après, de jeunes policiers nous ont interpellé pour nous demander où nous allions. Nous avons répondu que nous étions des membres d'une association qui voulait aider les habitants de Siliana. Ils nous ont tout de suite découragé de pénétrer dans la ville car on allait être attaqué par les pierres des manifestants et la grenaille des policiers dont ils disent en avoir eux-même été victimes. Les jeunes policiers avaient l'air angoissés, voire paniqués. Visiblement ils manquaient d'expérience et semblaient abandonnés à eux-mêmes. J'ai connu beaucoup de manifestations et n'ai jamais vu autant de confusion et de désorganisation dans les rangs de la police. Nous pouvions avancer sans être interpellées ou inquiétées jusqu'à ce qu'un policier un peu plus âgé est venu sérieusement nous mettre en garde contre le danger d'entrer dans Siliana. Puis tout d'un coup des véhicules et deux bus de la police commençaient à bouger et un jeune policier nous a demandé de suivre le cortège pour être en sécurité. Apeurées, nous avions quand même pris la décision de suivre le convoi de la police.
La ville sous le contrôle des manifestants
A première vue, la ville semblait encerclée par les forces de l'ordre. En réalité, Siliana était tenue par les manifestants qui empêchaient le moindre policier d'y entrer. La police tentait des assauts répétés sans grand succès. En voyant la fumée et les heurts nous avons rebroussé chemin. Les affrontements faisaient rage entre les jeunes et les policiers. La grande majorité de manifestants était des lycéens et certains étaient même très jeunes. Parfois des gamins de 14 ans. Nous avons tenté une deuxième incursion à Siliana à partir de la zone industrielle qui ne comptait en fait qu'une seule usine. Preuve du dénuement de cette région. Nous avons pu finalement entrer au niveau du quartier populaire de la Cité Ennozha en contrebas de la ville où se déroulait le gros des affrontements. Des femmes et des vieux assistaient de loin au spectacle des hostilités. Des jeunes renvoyaient promptement aux policiers les bombes lacrymogènes qu'ils leurs tiraient dessus.
"Vive Ben Ali !"
Les habitants, dont certains étaient très remontés contre Ennahdha, scandaient des slogans insultant le parti islamiste et se lamentaient ouvertement d'avoir voté pour lui en disant "qu'il (Ennahdha) a profité (rekbet) de la révolution". Certains disaient même que c'était mieux sous Ben Ali. Auxquels d'autres répondaient par des "Vive Ben Ali !" qui fusaient ici et là. Parfois des "Vive Hamma ! (Hammami)". Suite à quelques échanges avec des habitants, on nous a expliqué que ce sont les chômeurs et les jeunes qui se sont soulevés contre le gouverneur, responsable d'avoir négligé les problèmes sociaux de la région. Les gens à Siliana pensent que le gouverneur nommé par Ennahdha est incompétent "avec pour seule expérience 13 années de prison". Et qu'il ne fait absolument rien pour la région. Le budget d'investissement prévu pour le développement de Siliana n'a jamais été mis en application. Le gouverneur était aussi accusé par les habitants d'avoir accordé des postes administratifs au gouvernorat à "ses amis d'Ennahdha". L'UGTT a revendiqué le déblocage des crédits de développement mais rien n'a été fait. C'est pour cela que le syndicat a appelé à la grève générale qui a été le facteur déclencheur de la révolte populaire à Siliana. Un jeune de 16 ans, en voulait visiblement à l'UGTT qui, selon lui, a abandonné les jeunes face à la police après avoir organisé les protestations. Il était clairement avéré que les manifestations sont le fruit d'un ras-le-bol général contre la marginalisation de toute une région totalement défavorisée. Tout au long de notre passage à Siliana nous avons constaté l'absence criarde d'infrastructures. Les routes sont dans un état lamentable et un pont écroulé durant les dernières inondations n'a jamais été réparé. Siliana est une région abandonnée.
"La police nous tire dessus comme des lapins"
Les habitants nous ont aussi raconté que la police leur tirait dessus "comme des lapins" et visait délibérément et sans avertissement le haut du corps, en particulier les yeux et la tête. Nous nous sommes donc rendus à l'hôpital de Siliana protégées par des jeunes qui ont levé les barrages pour nous laisser passer. Cela m'a rappelée l'ambiance des jours qui ont suivi le 14 janvier lorsque les tunisiens se sont solidarisés pour assurer seuls la sécurité de leurs quartiers en l'absence de la police. A l'hôpital, le personnel était désespéré et complètement sous le choc des évènements. Le gardien est venu vers nous en hurlant : "Ici c'est Gaza, ici c'est Gaza !" Un ophtalmologiste a accouru nous prenant pour des médecins. Puis il nous a raconté qu'ils avaient reçu dans la journée 19 cas de citoyens touchés par la grenaille qui ont perdu définitivement la vue. Les blessés ont ensuite été acheminés par ambulance vers les hôpitaux de Tunis. Puis le médecin nous a conduit aux urgences. L'ambiance était assez chaotique et il y avait beaucoup de blessés par la grenaille sur tout le corps et sur le visage. Des membres des familles des blessées disaient que "même du temps de Ben Ali, ils n'ont pas subi de telles atrocités" et que "(Ariel) Sharon (ancien premier ministre israélien) n'oserait pas faire ça !" L'ophtalmologiste et une infirmière nous ont raconté que l'hôpital a été attaqué la veille par une quarantaine de membres de la Brigade de l'ordre public (Bop) qui ont soudainement fait irruption dans le bâtiment en frappant sans distinction blessés, accompagnants et personnel jusqu'à arriver à la salle d'opération. L'infirmière, visiblement traumatisée, a dit n'avoir jamais vécu une chose pareille ! Ensuite des vagues de blessés arrivaient les unes après les autres. Dans le dernier groupe il y avait beaucoup de femmes. Une jeune fille dont le visage était totalement recouvert de grenailles et une dame d'une cinquantaine d'années est arrivée en boitant, nous a dit qu'elle a été violemment matraquée par la police. A côté, un jeune, dans tous ses états, racontait comment il voulait sauver un gamin de 10 ans atteint par la grenaille. En courant avec le gamin dans les bras, ce dernier a été encore directement visé par une autre salve de grenailles.
"Ici c'est très dangereux. Il faut partir..."
Le personnel de l'hôpital nous dit que la situation devenait de plus en plus dangereuse. Et nous conseille de rentrer par Bargou pour éviter de traverser la ville de Siliana, où la situation restait très tendue. Nous avons pris la route où nous n'avons rencontré aucun policier. Arrivées à Bargou, nous avons découvert que la ville était totalement entre les mains des jeunes, des lycéens pour la plupart, avec une absence totale de la police. Des pneus enflammés faisaient office de barrages. Un gamin de 10 ans nous a conduit sur un chemin détourné pour contourner le village et éviter les barrages cernés par les flammes. Sur la route, nous avons croisé des jeunes manifestants qui s'agitaient en nous exhortant à partir. A la sortie de Bargou nous rencontrons un autre barrage tenu par des gamins de 14, 15 ans qui nous ont laissé passer tout en nous mettant en garde contre le risque de braquages. Nous avons réussi à regagner Tunis en cours de soirée. Saines et sauves, sans dégâts. Après une journée bouleversante à Siliana.
Récit recueilli et restitué par Sami Ben Mansour
Crédit photo : Boutheina Ferchiou
Webdo, le 1er décembre 2012

mercredi 21 novembre 2012

Parité à l’ISIE : les démocrates m’ont tueR (*)

Grosse déception hier à l'assemblée nationale constituante (ANC). La parité ne sera pas appliquée dans la nouvelle Instance supérieure indépendante des élections (ISIE). Comme cela avait été pourtant le cas lors des élections de la constituante. Lorsque la haute instance de réalisation des objectifs de la révolution sous l'impulsion de Yadh Ben Achour avait réussi à promouvoir la parité dans le scrutin. Dans la logique des choses, l'on s'attendait à ce que la parité soit reconduite dans la composition de l'ISIE. Hélas ! Un grand rendez-vous avec l'histoire a été raté. Et la faute en revient paradoxalement aux... démocrates eux-mêmes, premiers défenseurs (supposés) de la parité.

Coupables et premiers responsables : les députés du bloc démocratique
La partie était très serrée. Et lorsqu'on examine le décompte final des voix fourni par Marsad, on se rend compte que la bataille a été perdue de très peu. Car il ne manquait que 7 voix  pour que la parité à l'ISIE passe.
Hier, curieusement plusieurs députés du bloc démocratique ont déserté l'hémicycle avant ce vote pourtant crucial. Ils étaient douze à ne pas avoir fait le déplacement. Ce nombre était largement suffisant pour faire triompher la parité. Mais par leur défection, ces absents ont eu tort et causé un tort majeur au combat pour la parité et l'égalité. Parmi les absents, des hérauts des libertés et des droits humains comme Samir Taieb, le député d'El Massar. Ou encore Issam Chebbi, dont le parti, Al Joumhouri, dirigé par une... femme, en l’occurrence Maya Jribi, est pourtant l'un des fervents défenseurs des droits des femmes. Sans oublier les Mehdi Ben Gharbia, Moncef Cheikhrouhou, Mahmoud El May, Mongi Rahoui...
Quand les démocrates s'allient à Ennahdha
Les démocrates n'ont pas seulement brillé par leur absence. Certains d'entre-eux ont même carrément torpillé la parité en votant contre ! Slaheddine Zahaf et Mohamed Ali Gharsalli, pourtant membres du même bloc démocratique, ont joint leurs voix aux députés d'Ennahdha pour faire barrage à la parité. Habib Ellouze, Ameur Laarayadh, Habib Kheder, Zied Laadhari... pour ne citer que ces pontes nahdhaouis peuvent être fiers d'avoir rallié à leur "cause" ceux qui se disent démocrates face aux caméras pour ensuite jouer aux félons dans les coulisses. Et il n'y avait pas que les hommes d'Ennahdha qui ont tué la parité dans l'oeuf puisque "leurs" femmes se sont particulièrement illustrées en votant très majoritairement contre. A l'exception notable de Farida Labidi qui a été le seul membre du parti islamiste (hommes et femmes confondus) et la seule femme d'Ennahdha à voter en faveur de la parité.
Autre star nahdhaouie et non des moindres à "casser de la parité", Mehrezia Labidi. La vice-présidente de l'ANC, en campagne permanente sur la thème de la "femme modèle" alliant tradition et modernité et se voulant la "représentante officielle de la femme tunisienne" et de ses causes historiques a raté une belle occasion pour la défendre avec la sincérité et le courage qu'on lui connait. Puisqu'elle était tout simplement absente.
Ettakattol tient toujours ses promesses
Autres "grands" absents de ce vote, la cohorte d'Ettakattol. Mustapha Ben Jâafar et ses principaux lieutenants Khalil Ezzaouia, Abdellatif Abid et Abderramane Ladgham ont préféré se retirer discrètement (Ben Jâafar ayant été moins discret). Ne nous avaient-ils pas juré et rabâché à longueur de médias que leur participation à la Troïka avait pour seul objectif de défendre les valeurs modernistes et progressistes et d'empêcher Ennahdha de faire cavalier seul ? Et bien, messieurs, c'est réussi ! Bravo pour le travail !
Pour couronner ce concert d'honneurs fait à la démocratie, le geste généreux de Lobna Jribi - encore une députée d'Ettakattol - qui a "rendu service" à deux de ses collègues en votant... à leur place. Chose formellement interdite par l'article 94 du règlement interne de l'ANC qui rappelle que "le vote est personnel et ne peut se faire par procuration ou par correspondance".
Al Bawsala à l'honneur
Enfin, il faut saluer le travail gigantesque de l'association Al Bawsala qui se mobilise pour la transparence de l'information à l'ANC. Ce sont ses militants qui, à chaque fois, rassemblent et mettent à la disposition du public les données relatives au vote malgré le peu d'empressement, voire même l'obstruction, manifesté par l'ANC à les y aider. Cette jeune association a déjà réussi son pari. Et malgré les difficultés, elle est parvenue à regrouper toutes les informations utiles sur les députés de l'ANC, leurs activités dans les commissions et leur vote, dans l'excellent Marsad. Un site à consulter impérativement pour suivre de près le travail des élus de la nation, très critiqués par nombre de nos concitoyens pour leur lenteur et leur inefficacité alors qu'ils sont payés aux frais de la princesse.
Crédit photo : Divertsité.be
(*) Il ne s'agit pas d'une erreur de frappe. Le titre de l'article est un clin d'oeil à la célèbre inscription, faite avec son sang, attribuée à Ghislaine Marchal, présumée assassinée par Omar Raddad, le jardinier marocain gracié en 1998 par Jacques Chirac.

Webdo, le 21 novembre 2012

lundi 19 novembre 2012

Comment Ennahdha a vendu la Tunisie au Qatar


Les ambitions planétaires du Qatar ne font plus de doute et sont visibles à l'oeil nu. Energie, immobilier, hôtellerie... et même le football ! Le Qatar est présent partout dans le monde et rachète à tour de bras les plus beaux fleurons des économies occidentales. Bénéficiant d'une incroyable complicité de la part de dirigeants politiques locaux pourtant démocratiques. Le nouveau statut du minuscule émirat du Golfe, où les qataris eux-mêmes représentent à peine 20% de la population, a changé spectaculairement depuis le lancement il y a 15 ans d'Al Jazeera, la chaîne d'information continue. Al Jazeera a préparé le terrain au "printemps arabe" et permis à l'émirat de surfer allègrement sur la vague des révoltes populaires qui ont balayé de puissants dictateurs arabes. Le Qatar ne cache plus ses ambitions planétaires. Et profitant de la bénédiction américaine, il intervient de plus en plus dans les politiques locales de ces pays pour assurer ses propres intérêts économiques et géostratégiques.
Partenariat économique ou retour d'ascenseur ?
En Tunisie, avec l'arrivée des islamistes d'Ennahdha au pouvoir, le tapis rouge a été déroulé aux Qataris. Et on ne compte plus les secteurs économiques investis par la puissance financière de l'émirat. D'aucuns attribuent l'emprise qatarie sur l'économie de notre pays à un retour d'ascenseur d'Ennahdha qui aurait bénéficié des largesses financières de l'émir et de son soutien sans failles pour l'aider à conquérir le pouvoir. Si cette ingérence flagrante dans les affaires intérieures de la Tunisie reste à prouver, il n'en demeure pas moins que la présence des qataris en Tunisie dépasse le cadre d'un partenariat économique classique et inquiète plus d'un Tunisien lorsqu'on voit la facilité et la rapidité avec lesquelles des projets importants et stratégiques sont attribués au Qatar par le gouvernement provisoire.
Mode d'emploi : avec Ben Ali ou Ennahdha, à la fin c'est toujours le Qatar qui gagne ! 
Le gouvernement reprend souvent des projets stratégiques dans des secteurs sensibles (énergie, mines, transport aérien...), dont certains ont été accordés sous Ben Ali aux qataris dans des conditions plus que suspectes, pour les offrir en cadeau aux mêmes qataris de manière encore plus favorable. C'est-à-dire sans appel d'offres, sans débat sur leurs enjeux économiques, écologiques... et sans passer par l'Assemblée nationale constituante qu'Ennahdha proclame pourtant à cor et à cri comme le seul lieu de la légitimité. Une partie de ce processus trouble se déroule souvent via des mémorandums d'entente, sorte d'accord de gré à gré passé discrètement à l'abri des regards.
Dans cet article nous tenterons d'expliquer, projet par projet, comment Ennahdha est en train de brader la Tunisie aux "frères" qataris.
Diar Qatar : Ben Ali a préparé le terrain, Ennahdha finit l'ouvrage
Diar Qatar est un méga projet immobilier (villas de luxe, parcours de Golf, marina, restaurants...) qui s'étend sur 140 hectares, au coeur des palmeraies, entre Nefza et Tozeur. Ce projet a été tout bonnement reconduit sans aucune modification par le gouvernement dominé par Ennahdha. Il faut dire qu'il avait été voté en 2010 par des gens de confiance, à savoir... le parlement de Ben Ali. Sans même que les députés qui l'ont voté ne soient au courant du montant de la transaction qui leur a été cachée par le ministre chargé de l'affaire ! Le projet est passé dans la foulée d'autres méga projets immobiliers("Sport City" du groupe Abou Kathir près du Kram, "La ville des roses" du groupe émirati "Al Maabar" à Raoued, "La porte de la méditerranée" de Sama Dubai à l'entrée sud de Tunis...) généreusement octroyés à des opérateurs du Golfe. Ces projets présentés par la propagande benaliste comme des gisements d'emplois ont été très critiqués car ils représentent des forteresses isolées du monde extérieur, dont les infrastructures et les habitations sont économiquement inaccessibles aux Tunisiens, car destinées exclusivement à une clientèle fortunée de l'Europe ou du Golfe. Sans oublier leur coût écologique et urbain élevé.
Ces méga projets n'ont pas manqué de faire réagir -Z-, le célèbre caricaturiste et également architecte tunisien qui, déjà du temps de Ben Ali avait réservé une bonne partie de son blog, DEBATunisie, à dénoncer ces affaires aux relents mafieux. Diar Qatar ne semble pas échapper à cette règle. -Z- se pose de sérieuses questions sur le potentiel de développement d'un projet de villas de luxe dans une région pauvre, le qualifiant ironiquement de "Tourisme spatial". Déjà en 2008, en plein soulèvement du bassin minier, il se demandait comment Diar Qatar pourrait "transformer nos mineurs en colère en cosmonautes d'élite." En 2012, après la révolution, il est rejoint dans son scepticisme par des experts tunisiens de l'environnement qui exigent une étude sérieuse sur l'impact de projet sur l'environnement avant de démarrer les travaux. Le gouvernement provisoire, prompt à faire plaisir à ses amis qataris, a fait mine d'ignorer les dessous de ce projet de 80 millions de dollars, et ne semble pas concerné par son impact quasi nul sur le développement et l'emploi dans la région, encore moins ses conséquences potentielles sur le fragile écosystème de la région. Quand on aime (le qatari), on ne compte pas.
Raffinerie de pétrole de la Skhira : deux projets pour le prix d'un
Le projet de raffinerie à la Skhira est destiné à augmenter considérablement les capacités de raffinage de la Tunisie pour diminuer sa dépendance vis-à-vis de nos importations de brut et envisager même de répondre à la demande en hausse en raffinage du marché international. Ce projet qui a été lancé à l'ère Ben Ali a déjà fait l'objet d'un appel d'offres douteux remporté par les qataris de Qatar Petrolium. Le projet, initialement convoité par les algériens de la Sonatrach, était promis à Kadhafi - par l'entremise de Leila Ben Ali semble-t-il - mais des transactions occultes l'ont détourné à la dernière minute en faveur des qataris. Par la suite, sa mise en oeuvre a été retardée par une affaire de corruption dans laquelle serait impliqué Abdelwahab Abdallah, l'ancien conseiller de Ben Ali, qui aurait exigé des qataris le versement de commissions exorbitantes contre le démarrage du projet. La révolution a été bénéfique pour les qataris puisqu'ils récupèrent ce projet dans le cadre de l'habituel mémorandum d'entente. Le gouvernement provisoire, lui, n'a pas jugé utile de réexaminer les conditions douteuses du précédent appel d'offres, ni d'organiser un nouvel appel d'offres international pour obtenir la meilleure offre. Il a offert le projet de raffinerie de la Skhira dans un package avec un autre gros cadeau : le gisement de phosphates de Sra Ouertane. Le tout pour 7 milliards de dollars alors que dans le premier appel d'offres la réalisation de la raffinerie de Skhira était valorisée à elle seule à 6,3 milliards de dollars !
Mine de phosphates de Sra Ouertane : Ennahdha pire que Ben Ali 
Le projet Sra Ouertane est très prometteur. Cette mine située près du Kef produit du phosphate, matière première très demandée sur le marché mondial. En 2008, le gouvernement de Ben Ali avait déjà lancé un appel d'offres international pour mettre en concession 25% de la mine pour une valeur de 3 milliards de dollars. Selon les experts, les conditions d'exploitation de Sra Ouertane prévues dans l'appel d'offres de Ben Ali étaient loin de garantir parfaitement les intérêts de la Tunisie. Et voilà que le gouvernement actuel issu de la légitimité populaire gère avec encore moins de transparence le dossier stratégique de Sra Ouertane. En effet, la procédure de l'appel d'offres a été contournée pour laisser la place à une transaction directe entre Hamadi Jebali, le chef du gouvernement, et le prince hériter du Qatar conclue à Tunis à l'occasion de la visite de ce dernier en juillet dernier.
Le schéma est identique. On se met d'accord à travers la signature d'un mémorandum d'entente sans mettre en concurrence les qataris avec d'autres investisseurs locaux ou étrangers. L'affaire a été "liquidée" ni vu ni connu dans les coulisses de la Kasabh. Les qataris peuvent pavoiser car ils pourront exploiter non pas les 25% de Sra Ouertane prévus par Ben Ali mais la totalité de la mine ! Et lorsque le ministère de l'industrie est interpellé sur l'absence d'appel d'offres préalable, sa réponse est étonnante ! : les qataris assureront la mise à jour de l'étude de faisabilité du projet, très coûteuse pour être prise en charge par le gouvernement tunisien. Le ministère de l'industrie ne nous dira pas comment un candidat parmi d'autres à l'exploitation d'un projet puisse réaliser lui-même l'étude de faisabilité du même projet ! A l'évidence, on voit mal comment le projet Sra Ouertane échappera aux qataris. Et on imagine que l'appel d'offres international ne sera qu'une formalité. Puisque tout a déjà été décidé à l'avance dans les alcôves de la Kasbah. De quoi nous rappeler les détestables pratiques du régime de Ben Ali. Et dire que le gouvernement "légitime" nous a inlassablement matraqué avec ses discours zélés sur la transparence et l'intégrité des nouveaux gouvernants de la Tunisie. En attendant, Sra Ouertane s'ajoute à la liste des joujous qataris dans notre pays.
Gaz de schiste : le ministre roule pour Shell et c'est le Qatar qui rafle la mise
L'empressement du gouvernement à autoriser Shell à exploiter le gaz de schiste en Tunisie et le zèle produit par le ministre de l'industrie, Mohamed Lamine Chakhari, à défendre le dossier du géant pétrolier ont étonné la plupart des observateurs. Et voilà que les intentions qataries de mettre la main sur Shell confortent les doutes sur l'attitude de Chakhari. Car le Qatar, déjà actionnaire dans Shell à hauteur de 3%, envisage de devenir prochainement son premier actionnaire en portant sa participation à 7%. Donc Shell c'est le Qatar et notre gaz de schiste national tombera dans l'escarcelle des émirs du minuscule émirat du Golfe. De quoi alimenter davantage les accusations faites à Ennahdha sur ses relations douteuses avec le Qatar.
Tunisair : liberté totale à Qatar Airways ou comment achever un corps qui agonise
Le cas de Tunisair est emblématique de la sujétion d'Ennahdha au Qatar. Le gouvernement provisoire vient en effet d'accorder à la compagnie nationale qatarie, Qatar Airways, la fameuse cinquième liberté. Cela veut dire que les avions de Qatar Airways "joueront à domicile" puisqu'ils pourront embarquer et débarquer des voyageurs dans tout aéroport tunisien non seulement vers le Qatar mais aussi et surtout vers n'importe quelle autre destination dans le monde. Un privilège plus favorable que l'Open Sky - qui se limite aux vols entre les pays des compagnies membres - et que même Syphax Airlines, la compagnie privée pourtant tunisienne, n'a pas obtenu, se contentant seulement d'exploiter la ligne Tunis-Paris. D'ailleurs, on se demande pourquoi le gouvernement tunisien n'a pas poursuivi ses négociations sur l'Open Sky, potentiellement bien plus favorable à la Tunisie, pour s'empresser de signer en catimini avec le Qatar. C'est dire le cadeau royal offert sur un plateau au Qatar par le gouvernement de la Troïka.
Ultime affront pour Tunisair, l'accord avec le Qatar a été signé sans consulter ses dirigeants, ni même les syndicats, qui n'ont pas été associés aux négociations. Et les regrets du ministre des transports pour cette "omission" et ses promesses cyniques que l'avis de Tunisair sera pris en compte dans le futur, ne font qu'enfoncer le couteau dans la plaie béante du transporteur historique national. Surtout que la santé économique de Tunisair est catastrophique, avec un déficit record de 100 milliards de millimes subi en 2012. Si on ajoute à cela le fait que cet accord met le Qatar en concurrence directe avec Tunisair - déjà mal en point - sur ses propres destinations, on comprend mieux le malaise du management de la compagnie nationale qui n'a pas du tout digéré les faveurs généreuses accordées au Qatar, clairement très défavorables au transporteur national. Pire encore, Tunisair ne pourra pas bénéficier de la réciprocité que prévoit l'accord et desservir les aéroports qataris et ceux des pays du Golfe car elle ne dispose même pas de la flotte adéquate pour des trajets long courrier. Les mauvaises langues disent que la dégradation de la situation économique de Tunisair ne fera que précipiter son éventuel rachat pour la "sauver" d'une faillite certaine. Et quand on connait l'appétit insatiable des qataris pour les acquisitions industrielles, il n'y a qu'un petit pas à franchir avant de parler de complot visant à brader notre compagnie nationale au Qatar.
Gros cadeaux entre amis
Pourquoi Ennahda se montre-elle si généreuse avec les qataris ? Mise à part l'aide qu'il aurait apporté au parti islamiste avant les élections et qui se poursuivrait à ce jour, le Qatar financerait également avec beaucoup de générosité, certaines des innombrables associations du réseau associatif islamiste qui poussent comme des champignons depuis le 14 janvier 2011. Officiellement pour enrichir le tissu associatif national mais en réalité dans le but non avoué d'islamiser la société par le bas. Un projet cher à Rached Ghannouchi et parfaitement bien explicité par ce dernier dans sa fameuse vidéo avec des salafistes et confirmé par Abdelfattah Mourou dans une autre vidéo tournée avec Wajdi Ghounim, le prêcheur égyptien, lors de sa dernière "tournée" en Tunisie.
Pour assurer ses intérêts très particuliers et promouvoir son véritable projet pour la Tunisie, qui se situe aux antipodes de la révolution et de ses objectifs, Ennahdha a décidé de sacrifier notre pays et de livrer la Tunisie et ses richesses à la cupidité sans limites du grand frère qatari. Les spécialistes des mouvements islamistes vous diront que cela est normal car la loyauté d'Ennahdha s'exprime en premier lieu envers, "la société mère", la confrérie des frères musulmans et son projet islamique universel. Et le mouvement islamiste n'a aucune loyauté pour la Tunisie dont il traite les citoyens avec mépris. Cela a été prouvé à plusieurs reprises, lors de l'affaire de la profanation du drapeau national et de celle des harrakas de Lampedusa, ignorés par les leaders d'Ennahdha qui fêtaient un mariage collectif pendant que des Tunisiens périssaient par dizaines dans le grand large du rêve cauchemardesque d'Italie.
Crédit photo : Plus216.com
Webdo, le 19 novembre 2012