jeudi 4 novembre 2010

Canal+ Maghreb m'a tuer

Le “sharing” est cette technique qui permet au détenteur d’un accès à des bouquets de chaînes satellitaires - souvent cryptées - de partager cet accès, via Internet, avec un groupe de personnes plus ou moins important, moyennant finances. Ce “fournisseur” souvent abonné officiellement  - donc légalement - à ces bouquets monnaie ses services à un prix modique comparé au coût réel des abonnements qu’il a souscrits. La loi du nombre lui garantissant rapidement d’amortir rapidement son investissement tout en permettant aux masses un accès très abordable (entre 10 et 15D par mois auxquels il faut ajouter le coût d’un accès Internet à haut débit de base, soit 10D mensuels) à l’Eldorado des chaînes occidentales et arabes payantes les plus prisées, de cinéma, sport, grand spectacle...

La baisse progressive des coûts d’accès à Internet a favorisé la popularité du sharing en Tunisie. Certes, cette pratique est illégale puisqu’elle dispense ses bénéficiaires de l’obligation de souscrire, à titre individuel, un coûteux abonnement officiel aux différents bouquets de télévision désirés, dont la plupart ne commercialisent d’ailleurs pas leurs services en Tunisie.  Elle n’en a pas moins permis au plus grand nombre d’accéder à la culture à un coût raisonnable. Films, documentaires, divertissement grand public... Tout cela est désormais à la portée du citoyen moyen grâce au sharing qui contribue aussi à contrebalancer, un tant soit peu, l’influence néfaste de certaines chaînes satellitaires arabophones véhiculant un message passéiste et réactionnaire tutoyant parfois le fondamentalisme religieux.

Tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes... ou presque. Car l’irruption prochaine de Canal+ dans le paysage audiovisuel tunisien risque de remettre en cause ce “privilège” (pas très chèrement) acquis par le téléspectateur tunisien moyen. L’opérateur français compte commercialiser d’ici la fin de l’année une offre qu’il dit “adaptée au public tunisien en matière de contenu et de prix.” Canal+ Maghreb, déjà disponible depuis quelques mois en Algérie et au Maroc avec des fortunes diverses, sera représenté en Tunisie par Slim Chiboub, l’homme d’affaires tunisien totalement investi dans le business depuis qu’il a quitté la présidence de l’Espérance sportive de Tunis.

Canal+ Maghreb qui veut conquérir rapidement le marché tunisien part déjà avec quelques handicaps. Avec une offre limitée à 36 chaînes soigneusement choisies pour ne pas heurter la sensibilité culturelle du tunisien, ce bouquet rachitique doit défier la “concurrence” des centaines de chaînes reçues quasi gratuitement grâce au sharing. Son prix annoncé, autour de 30D mensuels (50D selon d’autres sources), n’est pas franchement encourageant surtout qu’on arrive aisément à accéder à l’intégralité du bouquet “original” de Canal+ France en même temps qu'aux principaux bouquets payants européens et du Golfe pour à peine le tiers de ce prix.

Mais là où le bât blesse, ce sont les manœuvres occultes dont serait déjà coupable Canal+ Maghreb pour passer en force dans notre marché local. Il semblerait selon certains médias tunisiens que le nouveau venu cherche déjà à saboter le sharing en faisant pression sur les fournisseurs locaux d’accès à Internet pour qu’ils bloquent les voies qui permettent de faire transiter le flux d’images vers les téléspectateurs. Accusation à laquelle le directeur général de Canal+ Maghreb, M. Bruno Thibaudeau, a “préféré ne pas répondre” en esquissant un sourire évocateur lors d’une récente rencontre audiovisuelle francophone à Tunis.

Avec les manœuvres de Canal+ pour capter le potentiel économique du marché tunisien, la France achève bien sa politique audiovisuelle en Tunisie. Un mort qui agonisait déjà, que le sharing promettait pourtant de ressusciter. Mais les lois du marché, on le sait, sont impénétrables.

Hédi Ben Smail

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